Histoire de la Corse

Mise à jour : 17 novembre 2015

La Corse a connu à toutes les époques une histoire riche et mouvementée

La Corse est une île. Elle présente donc, sur ce plan, une unité physique naturelle. Elle connaît aussi un double cloisonnement particulier « néfaste pour elle » (Histoire de la Corse - Ed. Privat) :

Une arête centrale montagneuse la sépare en deux, selon un axe NW-SE, de la Balagne à la Solenzara. Cette arête délimite « l’En Deçà des Monts » (Di quà dai monti ou Banda di Dentro ou encore Cismonte), tournée vers l’Italie péninsulaire ou « Terre Ferme » et « l’Au-Delà-des-Monts » (Di là dai monti ou Banda di Fuora et aussi Pumonti), soumise aux pénétrations « extérieures » (barbaresques, espagnoles, françaises, etc.).

Transversalement et de part et d’autre de l’arête centrale, de nombreuses vallées descendent des sommets jusqu’à la mer. Ces vallées cloisonnées entre-elles rendaient difficiles, aux époques où les moyens de déplacement étaient limités, les échanges intercommunautaires, favorisaient la formation de seigneuries ou de chefferies locales et entretenaient les divisions politiques internes.

« Placée, comme un caravansérail, sur la route qui, de l’Occident conduit en Orient, au sein de ce lac intérieur dont les flots transparents baisent les rives de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, la Corse a eu le sort de toutes les belles. Tous les peuples l’ont convoitée. Fière, elle a résisté avec héroïsme à tous. Enfin est venu le beau Français qui l’a prise de force, et, comme la Sabine elle a fini par aimer passionnément son ravisseur. » (F. Girolami-Cortona - Histoire de la Corse, Edit. La Librairie Marseillaise)

Il est vraisemblable que l’homme ait pu aborder la Corse lors de la dernière glaciation (entre 90 000 et 10 000 av. JC), en même temps que des animaux qui peuplaient l’Europe occidentale. Il n’y a cependant laissé aucune trace. En fait, c’est à l’aube du néolithique, avec le réchauffement climatique, que l’occupation humaine est attestée dans l’île, notamment depuis la mise à jour d’un squelette féminin, daté de 6 570 av. JC, dans l’extrême sud, « la Dame de Bonifacio ». Les premiers peuplements ont dû emprunter la voie maritime (en passant par l’archipel toscan, distant d’une quarantaine de kilomètres à peine ?).

Il s’agit dans un premier temps de populations de chasseurs et de pêcheurs, vivant en bordure littorale dans des abris rocheux et utilisant des outils très grossiers. Ces premiers occupants vont se sédentariser, autour de 3000 av. JC, et pratiquer les premières formes d’élevage et d’agriculture. L’habitat se structure mieux, huttes et cabanes sommaires remplacent les abris sous roche. La céramique « cardiale » (de cardium : coquillage servant par impression à décorer les ustensiles d’argile) cédera la place à des matériels plus évolués. Progressivement la vie communautaire s’organise, surtout à l’âge du bronze (fin du néolithique) et participe, à partir du début du troisième millénaire, à la civilisation mégalithique d’une grande originalité : tombes à coffres (région de Sartène, Porto-Vecchio, Cauria Fontanaccia), « stazzone » (= forges, dolmens), « stantare » (=pierres levées, menhirs, alignements...). D’abord façonnés grossièrement, les « stantare » prennent une apparence de plus en plus anthropomorphe et certains sont armés (« I Paladini ») dans le Sartenais, le Taravo, la Balagne, le Nebbio, le Niolo, etc.

A la même période et toujours dans le sud de l’île, apparaissent les premiers ensembles « cyclopéens » qui donnent naissance à une « civilisation torréenne », plus sommaire que les « nuraghi » de Sardaigne ou les « talayots » des Baléares, mais avec son originalité propre. Centres cultuels, ces ensembles souvent protégés par des murs d’enceinte ou édifiés sur des éperons rocheux, servent de lieux de regroupement des populations (site de Cucuruzzu dans le Sartenais). Notons enfin, que la métallurgie du fer, empruntée sans doute aux indo-européens, est connue en Corse avant l’arrivée des Grecs.

L’antiquité grecque.

C’est au VIe siècle av. JC que l’on peut situer l’entrée de la Corse dans l’ère historique avec l’arrivée de populations grecques, plus exactement originaires de Phocée, en Asie Mineure.

La Corse est en effet touchée par le large mouvement de colonisation grecque qui s’est développé dans tout le bassin méditerranéen, d’Est en Ouest. Après avoir fondés Massilia en 600 av. JC, les Phocéens édifient, en 565 av. JC sur un promontoire, à proximité de l’étang de Diana, un relais commercial et une escale entre leurs comptoirs de la Grande Grèce et Massilia, un nouveau comptoir, Alalia (Aleria). Le comptoir servira un peu plus tard de refuge à un grand nombre de Massaliotes fuyant leur cité menacée par les Perses. Ils abandonneront Alalia en 533 av. JC lorsque celle-ci est, à son tour, sous la menace des Etrusques et des Carthaginois, alors alliés.

Avec, Alalia, les habitants de l’île (les « Corsi ») entretiennent des rapports pacifiques et s’ouvrent aux influences extérieures. Les Corses s’installent dans la cité et découvrent l’écriture. Les Grecs introduisent la culture de la vigne et de l’olivier. Les forêts sont exploitées ainsi que des mines d’argent ou de cuivre, le sel et les produits de la mer. Les populations avoisinantes fournissent cire, miel et résine. La colonisation grecque restera essentiellement cantonnée dans les zones littorales, à la différence de Rome qui va la supplanter.

L’arrivée de Rome.

Les premières rencontres de la Corse avec Rome se déroulent au cours des guerres puniques, qui débutent en 264 av. JC où une expédition est envoyée pour refouler une récente implantation carthaginoise. Alalia est détruite en 259 av. JC par Cornelius Scipion . A partir de 230 av. J.C., Rome va s’installer plus durablement en Corse.

Contrairement à la présence grecque qui a été pacifique, les Romains vont étendre une domination brutale vers l’intérieur et lever de lourds impôts sur des populations dépourvues de richesses. Pendant près d’un siècle, de 238 à 162 av. JC, la Corse est la proie de nombreuses révoltes suivies d’une répression féroce qui la laisse affaiblie : la population est soit décimée (perte démographique estimée au quart de la population vivant dans l’île au cours de cette période), soit réduite en esclavage. Au début de l’Empire, en 121 av. JC, elle est réunie à la Sardaigne pour former une province avec un propréteur placé à sa tête. Si l’influence de Rome rayonne autour des zones littorales où elle s’est d’abord implantée, elle ne pénètre que lentement l’intérieur de l’île. Des terres sont achetées, le plus souvent confisquées, pour installer des vétérans et créer des colonies de peuplement. Une nouvelle Aleria est fondée en 80 av. JC par Sylla avec une population renouvelée. Mariana est fondée en 100 av. JC par Marius, à proximité de l’étang de Biguglia. L’usage du latin se généralise et permet aux Corses d’accéder à des charges municipales.

Cependant, la Corse reste pauvre et produit peu (blé, miel, peaux, coquillages et poissons séchés, cire, lièges, bois, résine et poix pour les constructions navales). Aleria est avant tout une base navale, servant de dépôt de matériels et de centre de transit pour les troupes en route pour la Sardaigne ou l’Espagne. Sous Auguste, elle servira de port d’attache des galères. En 6 ap. JC, la Corse est détachée de la Sardaigne et devient province de l’Empereur gouvernée par un préteur.

Les populations urbaines sont peu nombreuses et les voies carrossables limitées. La plaine orientale est mise en valeur par de grandes exploitations, sans que l’on puisse véritablement parler de « fundi ». Les populations de l’intérieur pratiquent toujours une agriculture de type sylvo-pastoral. A sa chute, le christianisme prendra naturellement le relais de Rome.

La Corse chrétienne.

L’origine du Christianisme en Corse remonte au IIIe siècle et cohabite avec d’anciennes croyances païennes ou de nouvelles venues d’Orient. Sa diffusion a bénéficié de la situation de la Corse sur la route maritime des grands échanges qui mène de l’Orient à Rome et vers l’Espagne. L’intérieur sera touché plus tardivement.

Les persécutions auxquelles les chrétiens sont en butte de la part du pouvoir impérial n’entament pas la ferveur grandissante de la population pour ce culte. La Corse a ses martyrs, encore honorés de nos jours : Sainte Dévote, Sainte Julie ou Sainte Restitude.

Devenue religion officielle au IVe siècle, sous l’empereur Constantin, la Corse compte cinq sièges épiscopaux, tous situés en zone littorale : Ajaccio, Aleria, Mariana, Nebbio et Sagone. Après l’effondrement de l’Empire au Ve siècle, les évêchés insulaires constitueront la seule armature institutionnelle viable, alors même que de nouveaux périls extérieurs menacent la Corse au Moyen Âge.

A la fin de l’Empire romain d’Occident que l’on situe en 476 avec la déposition de Romulus Augustule par Odoacre, l’histoire de la Corse est faite de tumultes et d’agitations. Située dans une zone de transit entre le Nord et le Sud de l’Europe, la Corse connaît la ruée des Barbares.

Les barbares.

La première victime de choix en sera Aleria, entre 420 et 430 et les barbares vont, par vagues successives et sur près de cinq siècles, déferler sur la Corse. Installés en Afrique du Nord et désireux d’assurer une domination sur la Méditerranée occidentale, les Vandales

s’emparent de la Corse. Adeptes de l’arianisme, ils y auraient envoyé en exil tous les évêques catholiques d’Afrique. Ils sont chassés par les Byzantins en 533. Sans doute, Byzance a-t-elle contribuée à mettre un terme à la présence des barbares dans tout le bassin occidental de la Méditerranée, mais sa présence dans l’île, tout comme d’ailleurs celle des Vandales, est plutôt lointaine. De cette présence byzantine, la Corse n’en tire aucun avantage, ni début de prospérité. Elle est, au contraire, accablée d’impôts par l’administration de Byzance.

Les Goths, notamment Totila vers 550, se livrent à plusieurs excursions mais sans s’implanter. De même, pense-t-on, les Lombards aux VIe et VIIe siècles effectuent plusieurs raids en Corse.

« La parenthèse Lumineuse », selon l’expression de P. ANTONETTI (Histoire de la Corse - Laffont).
Le pape Grégoire le Grand (590-604) s’est posé en véritable protecteur de la Corse. Il intervient directement auprès des « defensores » des patrimoines que le clergé possède dans l’île et y dépêche de véritables vicaires apostoliques avant la lettre. La papauté se pose en protecteur et défenseur des habitants face à une administration avide et prévaricatrice (dégrèvements fiscaux, meilleure administration, ...). Dans l’une de ses lettres, il s’est fait l’écho de l’état d’extrême pauvreté des Corses : « acculés par la misère, les gens sont contraints de vendre leurs enfants en esclavage. » Par son œuvre administrative et missionnaire, il contribue à affermir la foi chrétienne en Corse.

Le ministère de ce pape est marquée par une importante oeuvre d’évangélisation, par l’encouragement à la vie monastique (règle de Saint-Benoît), par le soin attentif apporté à la direction des fidèles, par l’organisation des évêchés et par la construction d’églises. L’autorité affaiblie de l’empire d’orient permet ainsi à l’église de Rome d’exercer une véritable tutelle et de faire prévaloir ses droits sur l’héritage romain.

En effet, Pépin Le Bref aurait fait donation de la Corse au pape Etienne (755) que Charlemagne aurait confirmée en 774 au pape Adrien (voir les passages du Liber Pontificalis, ce qui autorise à la plus grande prudence sur la réalité de cette donation qui a pu être élaborée de « toutes pièces dans les bureaux de la chancellerie pontificale » selon P. Arrighi et R. Pomponi dans leur Histoire de la Corse. (Que Sais-Je ? n°262).

Les Sarrasins.

Pendant le Haut Moyen Âge, une nouvelle vague d’envahisseurs déferle sur la Corse. Entre 806 et 816, de leurs bases d’Afrique du Nord, les Sarrasins sillonnent la Méditerranée occidentale et, en quasi toute impunité et sans véritables réactions des grandes puissances de l’époque, ils pillent, détruisent, dévastent et réduisent des populations entières en esclavage. La Corse est durement éprouvée par ces incursions, y compris dans l’intérieur de l’île.

Les Carolingiens montent plusieurs expéditions punitives, mais elles ont un impact limité dans le temps. Le marquis de Toscane, Boniface ( qui aurait donné son nom à la Bonifacio) va jusqu’à frapper les Sarrasins dans leurs repaires d’Afrique en 828.

Les invasions ont provoqué des déplacements de population :

  • soit par un repli sur la « Terre Ferme ». Au milieu du VIIIe siècle, les Corses fuient le pays pour échapper aux Maures. Nombre d’entre eux sont accueillis à Rome, notamment par le pape Léon IV qui les installe dans la « Città Leonina » ;
  • soit par un repli dans les montagnes. Les régions côtières trop exposées, sont abandonnées. La malaria s’installe. Les hautes vallées montagneuses, cloisonnées transversalement et plus difficiles d’accès aux invasions, mais aussi plus faciles à défendre, servent de refuge et de lieux de regroupement des populations. Ces regroupements de populations donneront naissance aux « pievi » qui recevront une sorte de reconnaissance officielle de la part de l’église qui y nomme des « pievani ».

Les grandes cités marchandes du bassin occidental, Pise et Gênes en particulier, ont leurs intérêts commerciaux rudement touchés par les razzias sarrasines. A la demande de la papauté, elles décident au XIe siècle d’unir leurs efforts pour chasser les infidèles.

Cette époque est fertile en légendes dont celle de Ugo Colonna, rapportée par Giovanni della Grossa, chroniqueur corse (1388-1464). Membre d’une célèbre famille romaine, un temps en lutte contre la papauté, il aurait, pour retrouver les bonnes grâces pontificales qu’il s’était aliénées, pris la tête d’une véritable croisade et se serait rendu maître de la Corse, la libérant ainsi de la menace sarrasine. Après avoir partagé la Corse entre ses deux fils Bianco (Nord) et Cinarco (Sud), il se serait rendu auprès de la papauté où il se serait fait confirmer la possession de l’île pour lui et pour tous ses descendants. Les premiers seigneurs de l’île seraient issus de la lignée d’Ugo Colonna.

Sur cette période, les sources sont peu sures et indigentes. Autour de l’An Mil, une féodalité se structure dans l’île qui connaît, comme dans le reste de l’Europe, un mode de production féodal (justice seigneuriale, banalités, ...). La féodalité corse s’insère indéniablement dans le mouvement féodal qui traverse tout l’Occident, mais avec des caractéristiques propres.

Le premier grand feudataire que l’histoire retient est le comte Arrigo, surnommé Bel Messere (Beau Sire) qui se proclame descendant d’Ugo Colonna. Il se rend maître de la Corse et assoit son autorité par des unions matrimoniales (ainsi celle de sa fille avec un puissant feudataire du Sud, le comte de Cinarca), par des mesures propres à lui rallier les seigneurs (distribution de terres) ou à s’attacher le peuple (exemption de la dîme due à Rome, nomination de magistrats chargés d’assurer la tranquillité, ....). La Corse connaît alors une société à structure pyramidale, reposant sur des liens vassaliques forts. Il meurt assassiné, selon la légende, pour une querelle de limites territoriales entre barons du sud et du nord. Sa mort a laissé une locution proverbiale « E morte Arrigo Bel Messere, e Corsica sarà di male in peggio » (Il est mort Arrigo le Beau Sire et la Corse ira de mal en pis), avec une variante « E morte Arrigo Bel Messere, Corsica non avrià mai bene » (... tu ne connaîtras jamais le bonheur).

Au lendemain de sa disparition, on assiste à un émiettement du pouvoir entre les lignées de familles seigneuriales du nord et du sud. C’est à cette époque qu’apparaissent « I Castelli » (les châteaux ; on en aurait dénombré deux cent cinquante), bien modestes en vérité.

Il s’agit la plupart du temps de maisons fortifiées, sommairement aménagées, quelquefois entourées de murailles ou alors bâties sur une éminence ou un promontoire rocheux à l’accès difficile à tout assaillant éventuel.

Cette noblesse est d’origine variée. D’abord romaine, toscane, franque ou ligure, on trouvera des descendants de grands propriétaires, des officiers au service des barons qui progressivement s’émancipent de la tutelle de leur suzerain pour, à leur tour, s’ériger en seigneur. Ce sont également les communautés vivant « a popolo e a commune » qui se donnent leurs propres chefs qui finissent par s’appeler comte ou gentilhomme par imprégnation avec le milieu.

Cette noblesse est fortement marquée par la structure de clans de la société insulaire. Les seigneurs rivalisent entre eux, entraînant dans leurs querelles les familles, parentèles et clients (parenti, amici e aderenti). Les vassaux sont ici plutôt des « clients ».

Le mode de production féodal repose plus sur l’exploitation des terres, bien que la Corse n’ait pas à proprement parler connu le servage, avec une distinction entre réserve et mouvance. Dans le Sud de l’île, ce sont les propriétaires du bétail qui dominent en se rendant maîtres des voies de transhumance.

La rivalité entre Pise et la Gênes.

Les républiques maritimes tirent leur puissance du commerce et la position de la Corse en fait une plate-forme très convoitée. Après avoir s’être alliés pour conjurer le péril musulman, des rivalités et des antagonismes profonds divisent Pise et Gênes. Le conflit va être arbitré par la papauté.

Au XIe siècle, Pise exerce une influence dominante auprès de la papauté. Cette position fait pencher la balance en sa faveur. Tout en réaffirmant les droits du Saint-Siège sur la Corse, Grégoire VII confie en 1007 l’administration de l’île à l’évêque de Pise, Landolphe, dont il fait son légat. En 1091, l’institution des évêques est reconnue à l’archevêque de Pise. Cette cité devient archevêché en 1119. Cependant en 1133, Innocent II partage les six évêchés corses entre Pise (Ajaccio, Aléria et Sagone) et Gênes (Accia, Mariana et Nebbio).

En 1195, Gênes s’installe durablement à Bonifacio qui, devenant une colonie de peuplement ligure, affirme sa triple vocation : militaire, commerciale et agricole. Elle occupera et renforcera un peu plus tard Calvi (1268). Progressivement Gênes va imposer sa présence dans l’île, malgré la lutte que lui livre un puissant allié de Pise, Sinucello della Rocca. En 1284, les prétentions pisanes sont définitivement ruinées lors de sa défaite navale de la Meloria contre Gênes.

Sinucello della Rocca (1219-1307).

Appelé « Giudice » (Juge ou Gouverneur, mais il semble s’agir d’un terme d’origine toscane attribuée notamment à certains magistrats en Sardaigne), il appartient à une puissante famille de feudataires du sud, les seigneurs de Cinarca, alliés de Pise auprès de laquelle ils avaient trouvé refuge. Dès son jeune âge, il se fait remarquer les armes à la main et acquiert le titre de « comte ». Il fait acte d’allégeance à Gênes, mais plus comme un allié que comme un vassal. Ayant subjugué la Corse, il y fait régner l’ordre soit par les armes, soit en contractant des alliances matrimoniales. Gênes, complaisante aux doléances de seigneurs évincés, s’émeut de la puissance de Giudice et entame une campagne pour le réduire. Le conflit dégénère en une guerre entre Gênes et Pise qui, l’une et l’autre, considèrent Giudice comme leur vassal. Le conflit est marqué, de part et d’autre, par des actes de cruauté, par des renversements d’alliances et par des trahisons. Vainqueur dans un premier temps, Giudice est traqué et doit se réfugier à Pise (1280). De retour en Corse, on le retrouve vainqueur mais bien vite abandonné par Pise, défaite à la Meloria par sa rivale. Giudice engage seul la lutte contre Gênes et contre ses rivaux locaux. La République décide d’en finir et finance deux expéditions (1289-1290). Agé et aveugle, finalement trahi (les chroniques disent par l’un de ses bâtards), il est emprisonné dans les prisons de Gênes où il succombe en 1307.

Si la défaite de Pise est consommée en 1299, son empreinte est de nos jours encore bien visible en Corse, en particulier dans le domaine religieux avec la construction d’églises romanes modestes et sobres (à nef unique et demi-abside circulaire), quelquefois polychromes comme à Saint-Michel de Murato ou à la Trinité d’Aregno. En tout une vingtaine d’édifices religieux, principalement dans l’En-Decà-des-Monts (avec parmi les plus remarquables Mariana et Saint-Florent).

La production économique de cette période est à dominante agropastorale de subsistance. Plus agricole dans le nord (cultures temporaires), mais avec une spécialisation spéculative sur la vigne, l’olivier ainsi que les productions de cire, de peaux et de cuirs. Le pastoralisme (élevage extensif) domine la production dans l’Au-Delà-des-Monts. La Balagne, le Cap Corse et le sud de la Corse connaissent un certain dynamisme économique faisant contraste avec le reste de l’île (tissus, quincaillerie, bimbeloteries, ...). Les produits plus élaborés sont massivement importés de la « Terre Ferme ». En effet, les échanges entre Pise et la Corse sont de type colonial. La Corse exporte essentiellement des matières premières tirées des ressources de la production agricole ou pastorale (peaux, cuirs, vins, cire, fromages). Les produits de luxe sont importés de Pise ce qui contribue à l’endettement croissant de la société.

Bien qu’elle ait évincé Pise de la Corse, Gênes n’y exerce dans un premier temps qu’une autorité lointaine. A cette époque, la République ligure est déchirée par des luttes intestines entre grandes familles et soutient aussi une guerre éprouvante contre Venise. L’Aragon s’intéresse à la Corse et davantage à la Sardaigne. Le pape Boniface VIII saisit cette occasion pour conférer l’investiture de la Corse et de la Sardaigne à Jaime II d’Aragon en 1297, dans l’espoir de détourner ses prétentions sur la Sicile. L’investiture est renouvelée en 1305 et a pour effet de créer un parti aragonais dans l’île à côté des partisans de Gênes et de Pise.

La Corse est livrée aux appétits de factions rivales tandis que pirates et corsaires écument la mer alentour. L’anarchie féodale s’installe de nouveau dans l’île. L’alourdissement des impôts entraîne une remise en question de l’ordre établi et suscite réactions et soulèvements populaires. Ce mouvement s’inscrit dans celui des révoltes qui traversent toute l’Europe au XIIIe siècle. Pratiquement à la même époque, se produit en France la Grande Jacquerie de 1368.

La Terra di Comune.

Une première vague insurrectionnelle pousse les paysans à assiéger et à démanteler les « Castelli », seuls six en réchapperont : deux parce qu’ils sont tenus par Gênes, deux comme sièges de justice et deux autres, dans le Cap, pour des raisons de sécurité des liaisons maritimes commerciales. Le mouvement prend surtout naissance dans l’En-Decà-des-Monts, sous la conduite de  Sambucuccio d’Alando . Ce chef populaire va contribuer, en 1358, à abaisser le régime féodal, à l’exception du Cap Corse.

A partir de cette insurrection s’établit en Corse la distinction entre la « Terra di Comune » et la « Terra di Signori ».

La «  Terra di Comune  » est un mouvement d’émancipation communale qui débouche sur l’organisation autonome de communautés rurales. Ce gouvernement « a popolo e a comune » est attesté en Italie comme en Corse bien avant cette période. Le règlement des affaires locales est décidé par une assemblée des chefs de famille, qui en général se réunissent dans l’église du village, pour désigner des « magistrats » chargés de l’exercice de fonctions exécutives : un podestat assisté de deux « pères du commun ». Au même moment, Gênes qui vient de triompher de la noblesse, connaît le régime dit des « populaires » avec le doge Simone Boccanegra. Boccanegra apportera son soutien à ce mouvement à la suite de la démarche effectuée en 1347 par des nobles corses. Libérées de la tutelle des seigneurs, les populations se placent d’elles-mêmes sous la protection de la « commune de Gênes ». Un accord est conclu en octobre 1358 entre Gênes et la Corse. Il s’agit d’un véritable contrat par lequel Gênes nomme un gouverneur chargé de l’administration de la justice, secondé par deux vicaires et assisté par un conseil de six Corses.

En contrepartie, les Corses versent à la commune de Gênes un impôt annuel, modeste (l’accato), acquitté par chaque chef de famille. Ce contrat servira, en définitive, à accentuer et à justifier l’emprise de Gênes sur la Corse.

Une réaction seigneuriale ne tarde pas à se manifester en 1375, en raison notamment de la tutelle lointaine de Gênes. Les seigneurs aidés des « caporali » (= caporaux). Les caporali (terme toscan) sont à l’origine des chefs populaires désignés pour défendre les intérêts des communautés rurales auprès de la république ligure et contre les excès et les abus des seigneurs. Ils ne tardent cependant pas à s’ériger, à leur tour, en véritables seigneurs, par la voie de chefferies locales et par détenir la réalité du pouvoir, entourés de leurs « clients ». Pour montrer leur puissance, ils édifient des maisons forteresses.

En 1378, Gênes financièrement affaiblie et militairement impuissante, afferme la Corse à une compagnie marchande, la Maona (mot d’origine arabe). La Maona est une délégation écrite de fonctions étatiques à une association privée d’armateurs et de commerçants. La Maona est chargée de « pacifier » la Corse en trois ans, moyennant le paiement d’une redevance annuelle symbolique. Gênes lui abandonne tous ses droits sur le sel, le fer et, d’une manière générale, sur tout le commerce. Elle doit également lui donner les moyens militaires de cette « pacification ». Les « Maone » les plus connues sont celles de l’île de Chio (1347), de l’île de Chypre (1373) et de la Corse donc en 1378.

La fronde des seigneurs, conjuguée aux très fortes réticences des communautés, entraînent l’échec de cette tentative. Un seul acte « positif » est à mettre à l’actif de la Maona : la construction, en 1383, de la citadelle de Bastia par le gouverneur Lomellini. Bastia sera désormais le siège du gouverneur génois dans l’île.

I Giovanalli.

A la même époque, vers le milieu du XIVe siècle, une flambée religieuse balaie la Corse avec l’affaire dite des « Giovanalli ». Ce mouvement est le fait de tertiaires franciscains qui se rassemblent aux prêches du frère Giovanni Martini, d’où peut-être leur nom ou dérivé de l’église dans laquelle ils se réunissent à leurs débuts : San-Giovani-di-Carbini. Ce mouvement se rattache à celui des « Fraticelli » qui, au même moment, se répand en Italie continentale. Les Giovanalli prônent la pauvreté primitive de l’église, la fraternité et la solidarité.

Ils contestent l’autorité de l’évêque d’Aléria duquel ils dépendent. Ils dominent rapidement tout l’est de la Corse, sont déclarés hérétiques et excommuniés par leur évêque. Innocent VI leur enjoint, sans succès, de se soumettre. Urbain V dépêche un légat dans l’île qui, avec le concours des seigneurs locaux, organise une expédition militaire pour les réduire. Au cours de cette campagne, les Giovanalli seront aussi sauvagement et aussi consciencieusement exterminés que les Albigeois.

La parenthèse aragonaise.

A la suite de l’échec de la Maona, le royaume d’Aragon, alors en pleine ascension, va au XVe siècle, intervenir plus directement dans les affaires de Corse et en particulier à l’appel des seigneurs insulaires dont le plus connu est  Vincentello d’Istria .

Vincentello d’Istria.

Vincentello est le descendant direct de Giudice. Dépossédé de ses biens par un de ses cousins vicaire général de Gênes en Corse, il s’adonne à la piraterie contre les Bonifaciens et le commerce génois. Il se fait ainsi remarquer par les rois d’Aragon auxquels il rend hommage. Les rois d’Aragon lui offrent galère et soldats pour donner la chasse aux Génois. Vincentello débarque en Cinarca et devient rapidement maître de tout l’Au-Delà-des-Monts en 1405.

Débute alors une guerre de trente ans. En deux années à peine, Vincentello réalise la conquête quasi totale de la Corse. Il se fait proclamer comte de Corse par une Veduta (assemblée générale) puis s’empare de Bastia, mais Bonifacio et Calvi lui échappent. Gênes et ses alliés insulaires réagissent promptement. Vincentello en perdant toutes ses conquêtes, plus rapidement qu’il ne les avait acquises, est forcé de quitter la Corse en 1407. En 1408, il revient dans l’île à la tête de troupes siciliennes et essaie de s’attirer les feudataires par la promesse d’un partage des revenus. Cependant la campagne militaire qu’il entreprend est laborieuse. Il lui faut plusieurs années pour mettre au pas les seigneurs de l’Au-Delà-des-Monts, tandis que le Cap Corse et le nord de l’île lui échappent. La réaction génoise est vigoureuse. En 1415, il est battu dans son propre fief de Cinarca. Son protecteur aragonais, dont les intérêts politiques sont accaparés par la situation en Sardaigne, lui octroie quelques secours. Vincentello obtient des succès probants contre les troupes de Gênes, notamment à Biguglia en 1420 (c’est à cette date qu’il fonde la citadelle de Corte). Une nouvelle fois, Bonifacio et Calvi échappent à son emprise. Pour asseoir cette domination, Alphonse V, roi d’Aragon, se rend en personne dans l’île. Il s’empare de Calvi (1420) et y reçoit l’hommage des féodaux. Il va mettre le siège devant Bonifacio qu’il lève en décembre 1420 pour répondre à l’appel de la reine de Naples, sans héritier et dont il espère recueillir l’héritage. Resté seul en Corse, avec le titre de vice-roi, Vincentello règne en souverain de 1421 à 1434.

Sa chute est rapide et soudaine. Avec l’appui des caporali, il double le montant de l’impôt. Cette mesure lui aliène le peuple. Les caporali s’émancipent peu à peu de sa tutelle, créent des structures claniques, s’entre-déchirent ce qui finit par provoquer une réaction anticaporalice et antiféodale. Odieux et détesté, Vincentello perd tout en un mois à la suite d’un soulèvement général. En tentant de chercher des secours à l’extérieur, et sans doute trahi, il tombe aux mains des Génois. Conduit à Gênes, il est décapité en 1434.

Le bilan de ce « règne » est mitigé : la justice semble avoir été rendue avec équité, les exigences fiscales modérées. Toutefois, il est l’inventeur d’une mesure dont les effets pernicieux se feront sentir durant plusieurs siècles. En effet, pour s’attacher la fidélité des « caporali » il leur verse une véritable solde.

Désormais et par ce précédent, les caporali se « loueront » au plus offrant. Le personnage du « caporale », avec plus tard celui du « principale » devient l’un des paradigmes essentiels pour comprendre les évolutions la société insulaire.

La disparition de Vincentello favorise anarchie, chaos et turbulences de toutes sortes. Les communautés se tournent une fois de plus vers Gênes et plus précisément vers l’Office de Saint-Georges, qu’elles pensent plus capable de juguler l’insécurité et de réduire une nouvelle flambée mystique avec la confrérie des « Battuti ».

L’Office de Saint-Georges.

« Parler de la Casa de Saint-Georges’ c’est parler de l’État génois. » (Pierre Antonetti, Histoire de la Corse ’ Laffont).

Les communautés négocient les « capitula corsorum » avec la Casa (ou Officio ou Banco) di San Giorgo. Contre l’engagement de respecter leurs privilèges et usages, de garantir l’ordre et la sécurité ainsi que l’égalité devant l’impôt, les Corses ratifient en juin 1453, lors de la Veduta de Mariana, les « capitula corsorum » en jurant fidélité à Gênes et à l’Office.

L’Office de Saint-Georges ’ « Officio di Procuratori di San Giorgo » - est apparue au XIIe siècle. Il s’agit d’une association (appelée Compera) entre un groupe de capitalistes privés qui négocient un véritable contrat financier avec l’État. Contre des avances qui lui sont consenties, l’État abandonne, pour une durée en principe limitée, une partie de la perception des taxes sur les importations. En 1407, la Casa est profondément réorganisée. Progressivement, l’Officio absorbe les autres compere et maone et est détenu par les grandes familles génoises (Doria, Spinola, Lomellini, Grimaldi, Adorno, Fieschi, ’). Symbole de la puissance capitaliste bancaire, l’Office contrôle et domine toute l’activité économique de Gênes. C’est assez dire son omnipotence dans un État qui tire sa puissance et sa richesse du commerce.

L’établissement de l’Office en Corse est d’abord freiné par les rivalités qui opposent les grandes familles génoises qui veulent faire prévaloir leurs prétentions sur l’île. Progressivement et sur près d’un siècle, son emprise va s’affermir.

L’Office va, pour ce faire, déployer d’importants moyens et en particulier au plan militaire. Pour mettre au pas les seigneurs, les caporali et parfois le peuple, il monte un véritable corps expéditionnaire qui sème la désolation en pratiquant la politique de la « terre brûlée » : destruction de villages (le Niolo est durement éprouvé), des récoltes, exécutions sommaires, justice expéditive ’ Il doit mater parfois dans des conditions particulièrement atroces une série de révoltes seigneuriales, notamment celle de Raffè de Leca (1454-1456). Gênes passe sous la coupe des ducs de Milan, et l’Office lui abandonne la Corse en 1464. Entre 1464 et 1478, un soulèvement conduit par Giocante de Leca, soutenus par les seigneurs de Cinarca et les caporali, ravive les querelles avec les communautés rurales. L’Office se réimplante en 1483, année où Gênes se libère de la tutelle des Milanais. Il doit d’abord abattre les seigneurs, de plus en plus remuants. Entre 1511 et 1516, les derniers seigneurs sont pratiquement éliminés, soit par exécution, assassinat, bannissement ou rentrés dans le rang.

Seules survivront quelques grandes familles (Les Da Mare, Gentile, Bozzi, Istria, Ornano), mais sans réels pouvoirs, ni capacité de nuisance.

L’Office s’emploie également à domestiquer la classe dirigeante par le rabaissement de la puissance des familles caporalices : suppression des avances financières, du prélèvement de l’accato, réglementation des pratiques matrimoniales (limitation du nombre de personnes réunies pour les noces), interdiction de défendre leurs « clients », suspension de la charge des Nobles Douze qui est leur apanage depuis 1468.

Gênes lui ayant transféré la quasi-totalité de ses fonctions et de ses biens, l’Office met en place une nouvelle organisation institutionnelle. Le pouvoir exécutif et judiciaire est exercé par un gouverneur, nommé pour un ou deux ans et siégeant à Bastia, assisté d’un vicaire ayant en charge les affaires de justice.

L’institution des « Nobili Dodeci » ou Nobles Douze est un modèle emprunté à certaines communes italiennes. Les Nobles Douze sont issus des familles caporalices et des « popolani » (chefs désignés par le peuple et dont la vocation initiale est de tempérer la puissance des caporali). La Terra di Comune est divisée en trois « terzieri » : circonscription administrative regroupant plusieurs pievi. Chaque terziere élit quatre Nobles Douze. La piève est l’organisation de base du pouvoir civil et religieux. Les assemblées populaires réunissent des chefs de famille chargés d’élire des procuratori (délégués ayant reçu procuration) qui, réunis en Veduta, désignent quatre Nobles Douze parmi les notables âgés de plus de trente ans. Les fonctions des Nobles Douze sont purement honorifiques : ils sont chargés de présenter les doléances du peuple devant le gouverneur. Un Noble Douze, désigné tous les mois, exerce les fonctions, rétribuées, de conseiller du gouverneur. Le sénat génois estimant trop indocile cette classe de notables locaux, modifia, en 1715, en les amoindrissant plus encore, les fonctions des Nobles Douze.

Les Noble Douze ont également la possibilité de désigner deux « oratori », chargés de présenter des requêtes devant le sénat de Gênes. Cette charge sera finalement supprimée en 1601, car faisant la part trop belle aux insulaires.

Un collège (le Sindicato) de « Sindicatori » ala charge de contrôler la gestion des tous les officiers publics y compris la charge du gouverneur et fonctionne, en principe, comme une instance d’appel. Chaque terziere élit en Arenga (assemblée publique) deux sindicatori, soit un total de six. L’Office est représenté par le gouverneur, président du collège et par deux citoyens génois. La majorité que les Corses semblent détenir dans ce collège n’est qu’apparente. Les voix du gouverneur et des deux génois comptent double. En outre, les compétences et le pouvoir du Sindicato furent rapidement limitées : il n’aura en charge que l’examen des affaires mineures et délivrera des certificats d’honnêteté et d’innocence.

Les podestats sont, dans les premiers temps de son installation, désignés par l’Office. L’office reviendra, un peu plus tard, à la désignation par les assemblées villageoises.

L’ensemble de ce système est progressivement étendu à la Terra di Signori qui, après l’élimination des seigneurs de Cinarca, désignera les « Nobili Sei », six « Nobles Douze ».

Dès la fin du Moyen Age, la division de la Corse en provinces s’esquisse autour des présides maritimes : Bonifacio, Calvi, Saint-Florent, Algajola, Ajaccio (créée en 1492). Ces villes possèdent leurs propres statuts et privilèges : podestats, conseils des Anciens, commissions et magistrats divers.

L’Office s’efforce à la suite de récolter les dividendes de son investissement en lançant des opérations de mise en valeur, surtout dans les zones littorales : travaux d’assainissement, colonisation et distribution des terres par inféodation au patriarcat et aux familles génoises (cette mesure était justifiée pour enrayer la désertification du littoral et le repli dans les montagnes des populations), mises en cultures, etc.

L’Office veut faire de la plaine orientale de la Corse le grenier à blés de la capitale ligure en assurant la régularité de ses approvisionnements. L’arboriculture est encouragée dans l’intérieur. Les terres les plus fertiles des plaines sont inféodées par emphytéoses héréditaires à des familles génoises ou à des notables.

Cette ’uvre, si elle n’était pas tout à fait négative, obtint un succès inégal en raison d’un manque de moyens matériels suffisants pour un programme aussi ambitieux et du désintérêt de l’administration génoise. Surtout l’absence d’appui de la part des insulaires, de plus en plus mécontents des spoliations dont ils étaient victimes, était un ferment de rébellion. Dans le Fium’orbo et dans l’Alta Rocca où la constitution par inféodation (emphytéoses héréditaires) de grands domaines et de parcelles closes (les " confine "), en interdisant des usages immémoriaux (semailles temporaires ou la transhumance et le libre pacage des troupeaux), accumulent les ranc’urs contre l’Office et, d’une manière plus générale, contre Gênes.

C’est également à cette époque qu’est entreprise l’édification des tours littorales pour protéger la Corse contre les incursions barbaresques nombreuses tout au long du Xvie siècle. La construction, l’entretien et la garde de ces tours sont à la charge, la plupart du temps, des populations locales.

C’est sous la férule de l’Office de Saint-Georges que la Corse entre dans les Temps Modernes. Durant un siècle et demi environ, L’Office assure une stabilité et une tranquillité relatives tout en essayant de faire fructifier son investissement de base.

Les grandes puissances continentales, France et Espagne, vont néanmoins y exporter leurs antagonismes, leurs intérêts et leurs oppositions. Avec ce que la plupart des historiens nomment la guerre de Corse (1553-1569) ou « guerre des Français », et à laquelle est rattaché le nom de  Sampiero Corso , l’île connaît un intermède particulièrement sanglant.

Tout commence en 1551, lorsque Henri II après avoir rompu la paix de Crépy, engage des opérations militaires en Italie. Cette campagne a pour objectif de rompre l’étreinte qu’exerce l’Espagne de Charles Quint sur la France. La position stratégique de la Corse en Méditerranée occidentale, possession de Gênes, alliée de l’Espagne, incitent les Français à intervenir dans l’île. Une expédition militaire est décidée. Le Maréchal De Termes, commandant en chef des armées françaises en Toscane, prend la tête de l’expédition, forte de sept mille hommes, appuyée par une escadre turque dirigée par le fameux corsaire Dragut. Le débarquement a lieu au sud de Bastia en 1553. Dragut va, avec ses navires, mettre le siège sous les remparts de Bonifacio qu’il enlève et fait massacrer la garnison. A l’issue d’une campagne brève (quatre mois), les troupes françaises s’emparent successivement de Bastia, Saint-Florent, Corte, Bonifacio. Seule Calvi échappe au contrôle des nouveaux maîtres de la Corse. La rapidité de la campagne est facilitée par la présence de Sampiero Corso, nommé adjoint de l’expédition, commandant les régiments corses au service du roi de France.

Sampiero Corso

Sampiero ( Sampieru, ou encore Samperu, diminutif de Gian Pietro) est issu d’une famille de notables ruraux de Bastelica (ou Basterga) où il naît en 1498. Roturier certes, bien que sa mère soit de petite noblesse (Cinarchese da Bosali) mais non de basse extraction, contrairement à une légende tenace entretenue par les Génois. Il n’est pas un inconnu lorsqu’il débarque dans son île natale. Très jeune, il suit en Italie un de ses oncles, Tristano Corso, pour faire carrière dans le métier des armes, à l’instar de nombreux insulaires. On le trouve dans un premier temps dans la « condotta » de Jean de Médicis (Giovanni Delle Bande Nere). A la mort de son employeur, il passe au service du pape Clément VII. En 1530, il est dans l’entourage d’Hippolyte de Médicis. En 1535, il trouve un nouveau protecteur en la personne du cardinal Jean Du Bellay, ambassadeur du roi de France auprès du pape. A partir de cette date, sa destinée et celle de sa famille seront attachées à la Maison de France. Il se couvre de gloire dans les armées de François Ier et reçoit, en 1547, le grade de colonel, commandant l’ensemble des « bandes » corses au service du roi. Comme l’usage le voulait à l’époque, il reçoit le surnom de Corso, qui indique son pays d’origine et qui reste attaché à sa renommée. Il tire de ses talents militaires et de sa bravoure au combat une importante richesse. En 1545, à l’occasion d’un séjour en Corse, il épouse Vanina d’Ornano, fille de l’un des principaux seigneurs de l’île. Lorsqu’il débarque avec les troupes françaises en 1553, son immense prestige, son alliance avec les d’Ornano et sa fortune favorisent donc le ralliement des populations locales ainsi que celui, sincère ou intéressé, des féodaux et des familles caporalices.

La république de Gênes et l’Espagne ne peuvent assister, passives, à cette mainmise sur la Corse. Gênes s’emploie à reconquérir sa possession insulaire. En mars 1553, l’amiral Andrea Doria à la tête d’une puissante escadre hispano ligure débarque plusieurs milliers d’hommes, commandés par le général Spinola. Les troupes génoises et espagnoles se livrent à des exactions dont les principales victimes sont, comme dans tout conflit, les populations (politique de la terre brûlée, dévastation du Cap Corse, exécutions et représailles féroces, etc.)

Les troupes du Maréchal De Termes, bien que renforcées par des volontaires corses levés sur place, ne peuvent s’opposer sérieusement à l’avancée des Génois et de leurs alliés espagnols. Une guerre d’usure où s’illustre Sampiero Corso s’instaure alors, faite d’escarmouches et de coups de mains. La France est préoccupée par le rapprochement entre l’Angleterre et l’Espagne, elle est aussi lasse de cette guerre. Elle rappelle De Termes et Sampiero en 1555. Un armistice est conclu à Vaucelles en 1556 et met fin aux hostilités pour cinq ans. La Corse demeurera, moyennant la réoccupation de Bastia et de Calvi par Gênes, encore possession française durant quatre années, administrée mollement par le général Giordano Orsini (parfois « francisé » en Jourdan des Ursins), membre d’une grande famille romaine et qui avait servi sous les ordres du Maréchal De Termes.

Dans l’intervalle, Sampiero est revenu en Corse en septembre 1555 où il conteste (par dépit sans doute) l’autorité de Orsini. La défaite française de Saint-Quentin en 1557 et la signature du traité de Cateau-Cambrésis en 1559 va précipiter le retour de la Corse dans le giron de Gênes. Lors de la signature du traité, les émissaires français tentent bien de conserver l’île à la couronne, mais ils doivent y renoncer pour garder Calais, Metz, Toul et Verdun. La France met cependant deux conditions à la restitution de la Corse à Gênes : la liberté de commerce entre la France et Gênes et la promesse de ne pas exercer de représailles contre les personnes et les biens des Corses qui avaient servi la couronne de France. Pendant quelque temps, Gênes respecte ces obligations et restitue les biens confisqués de Sampiero.

L’Office de Saint-Georges se réimplante en Corse. Cependant, il sera à l’origine d’une initiative fiscale malheureuse qui va servir de détonateur à une nouvelle flambée de violences. L’Office décide le remplacement de l’impôt fixe par famille par un impôt assis sur la fortune. Très vite cette fiscalité nouvelle, d’une étonnante modernité, est mal acceptée, d’autant qu’elle pèse plus lourdement sur les grands possédants et que les Corses s’étaient habitués, depuis six ans, à ne plus payer d’impôt.

Sampiero exploite cette agitation pour tenter de soulever la Corse contre Gênes. Entre 1556 et 1563, la république génoise exerce une répression féroce et impitoyable dans toute l’île et saisit l’occasion pour en soustraire, en 1562, l’administration des mains de l’Office Saint-Georges.

Avec l’assistance de Catherine de Médicis, Sampiero revient en 1564 sur la scène insulaire. Il débarque dans le golfe du Valinco, à la tête d’une petite troupe composée d’une poignée de Corses et de quelques dizaines de mercenaires provençaux ou gascons. Rapidement, il se rend maître de tout l’intérieur de l’île, tandis que l’ensemble des présides maritimes lui échappent. Privée de toute aide extérieure, notamment en provenance de France, la lutte de Sampiero s’épuise en petits affrontements ou combats sans grande envergure et, en tout cas, non décisifs. La lassitude gagne les populations durement éprouvées, des défections se multiplient dans ses rangs. Les grandes familles de notables, les unes après les autres, se rallient à Gênes.

Il tombe finalement dans une embuscade, entre Cauro et Eccica-Suarella, tendue par les Génois avec la complicité de l’un de ses lieutenants (Vittolo, dont le nom longtemps honni sera, en Corse, synonyme de traître) et sous les coups acharnés de Corses ralliés et des cousins de son épouse Vanina, qu’il a assassinée en 1563 alors qu’elle s’apprêtait à gagner Gênes avec une grande partie de la fortune maritale.

Son jeune fils, Alfonso d’Ornano (il avait pris le nom de sa mère), âgé de dix-huit ans et qui accompagnait son père dans l’expédition, reprend la lutte pendant deux ans après avoir été proclamé chef. La campagne tourne court. Alfonso recherche les moyens de négocier une paix avec Gênes et de se retirer en France avec ses compagnons. Grâce à l’intercession de la France, il quitte définitivement la Corse en 1569 avec trois cents fidèles pour servir la couronne.

Il s’établit dans le royaume où il obtient la naturalisation et la faculté pour tous les Corses désireux de s’y fixer de demeurer en France. Devenu colonel, il est nommé gouverneur d’Aix-en-Provence (1578), élevé à la dignité de maréchal de France en 1595, il meurt en 1610, la même année que Henri IV, alors qu’il est gouverneur de la Guyenne et maire de Bordeaux. Son fils, Jean-Baptiste suit la voie paternelle. Il est lieutenant-général de la Guyenne et du Languedoc en 1610, gouverneur de Gaston d’Orléans en 1619. Èlevé à la dignité de maréchal de France en 1626, il meurt l’année suivante au château de Vincennes où l’a fait enfermer Richelieu. Le second fils d’Alfonso, Henri François, élevé à la dignité de maréchal de France en 1626, est connu pour être le grand-père du comte de Grignan, mari de la fille de la marquise de Sévigné.

Il faut enfin relever qu’un descendant de Sampiero, le lieutenant-colonel Jean Colonna d’Ornano s’empare de Tobrouk, à la tête de ses troupes, le 11 janvier 1941 et meurt sur les lieux de son exploit. Il aura ainsi ouvert la voie aux futures victoires de la 2e DB du Général Leclerc.

La guerre qui s’achève et qui aura duré dix ans laisse la Corse exsangue et exténuée. Les populations aspirent à la tranquillité et à la quiétude. Sous l’administration de Gênes, elle va connaître un long intermède de plus de cent cinquante ans, que l’historien Jacobi a appelé le « siècle de fer », expression reprise par J. Gregori dans sa Nouvelle Histoire de la Corse (Jérôme Martineau éditeur).

Au cours de cette période, la Corse reste à l’écart des grands conflits européens (guerre de Trente Ans, Guerre de la succession d’Espagne, etc.). Les grandes épidémies qui ravagent le continent européen l’atteignent peu. La paix extérieure est quand même relative. En effet et dès la fin du XVe siècle les Barbaresques ont repris leur incursions, vidant le littoral de ses populations contraintes, une nouvelle fois, de trouver refuge dans les zones montagneuses ou d’émigrer en grand nombre vers le continent.

Une apparente paix règne à l’intérieur, consécutive à l’épuisement et à la lassitude des populations, surtout durant les premières années où il faut avant tout relever un pays ruiné et décimé. Si la guerre est finie, la violence est néanmoins toujours présente : les factions rivales, de pieve à pieve, de communauté à communauté, continuent à s’opposer.

La république ligure a donc une triple et urgente tâche à accomplir : restauration matérielle, sociale et morale.

La réorganisation institutionnelle.

Dès la reprise en mains des affaires de Corse, Gênes prend une série de mesures d’apaisement : exemption de la taille pour les nobles et les " caporali ", amnistie générale en 1577. Elle s’emploie en même temps à réorganiser et à perfectionner son appareil d’Etat, notamment par la promulgation des « Statuti Civili e Criminali di Corsica. » Les « statuti » resteront en vigueur jusqu’en 1789.

L’île est administrée par un gouverneur, assisté par un vicaire et secondé par les Nobles Douze. La Corse est subdivisée en provinces (dix au total) dirigées par des officiers génois. Les garnisons sont renforcées et les fortifications consolidées. La bureaucratie judiciaire s’alourdit.

Les communautés rurales deviennent la structure institutionnelle de base de la vie publique locale : élection des podestats, des ragionere (juges) et des « pères du commun » par les assemblées villageoises en charge de la gestion communautaire (organisation des terres en zones d’ensemencement, de plantations ou de pacages) et de la police locale. L’échelon intermédiaire des pieve est maintenu (soixante-six pievi).

En fait une large autonomie locale semble l’emporter : la gestion locale est dominée par les « principali », sans ingérence apparente de l’autorité supérieure pour tout ce qui concerne les actes de la vie communautaire.

La législation civile et financière est mieux définie, le système fiscal perfectionné (taille, impôts indirects sur les vins et autres produits, gabelles, monopoles et vente forcée des blés). Deux impôts directs sont principalement prélevés en Corse. La taille établie à vingt sous, relativement modeste mais alourdie par des taxes supplémentaires, est cependant inégalement répartie et de nombreux citoyens exemptés (à peu près la moitié : nobles, notables, clergé, magistrats divers, familles nombreuses, etc.). Le boatico frappe à l’origine les b’ufs de labour et ne connaît pas d’exemptions. Il s’agit néanmoins d’un impôt inégalitaire qui ne touche que la petite paysannerie ; les urbains ainsi que les ruraux n’exerçant aucune activité agricole n’y sont pas assujettis.

Il faut, à présent, rétablir la sécurité et juguler les razzias barbaresques. La lutte contre les Barbaresques est longue et laborieuse. Incapable de lutter sur mer, à armes égales avec ces envahisseurs, Gênes fait accélérer la construction des tours de guets et de défense littorales : il y en aura en tout quatre-vingt-cinq au début du XVIIIe siècle. Les frais de construction, d’entretien et de garde des tours incombent aux communautés villageoises qui rechignent devant ces dépenses. Comme partout en Méditerranée, la Corse est ceinturée de tours. L’efficacité de ce système de défense n’est guère avéré. En effet, la dernière razzia barbaresque est signalée en 1731 dans le Cap Corse, l’une des régions les plus exposées, avec la Balagne, à la rapacité des pirates.

La restauration morale.

La direction des fidèles est restaurée. Les cinq évêchés, délaissés par leur titulaire, sont réinvestis dans la deuxième moitié du XVIe siècle par des évêques qui se révèleront d’excellents administrateurs et proches de leurs clergé et diocésains. Trois séminaires ouvrent leurs portes à Aléria, Bastia et Ajaccio. De nombreux édifices religieux sont construits, ( la cathédrale d’Ajaccio en 1580, Cervione, La Porta, San Nicolao, Lavasina, Patrimonio, etc.) reconstruits (Calvi, Bastia), agrandis ou embellis (plusieurs édifices cultuels à Bastia). Les convents se multiplient, en particulier ceux des franciscains : une cinquantaine recensée au début du XVIIIe siècle qui accueillent un millier de religieux. Il y a une intégration parfaite du clergé, proche de ses paroissiens, parmi les populations locales.

Des progrès sont enregistrés dans le domaine de l’instruction primaire et secondaire. Cette instruction est généralement assurée par les ordres religieux. Les plus riches envoient leurs enfants étudier dans les universités de la Terre Ferme : Pise, Naples, Venise, Rome. Les gens de goût s’expriment en italien et les lettrés écrivent en latin ou en italien (le toscan a supplanté le génois).

L’exploitation économique.

Sur le plan économique, Gênes engage un effort de mise en valeur agricole à partir de 1587 et dont le but avoué est de répondre aux besoins agricoles de la métropole.

Un véritable système d’exploitation de type colonial se met en place : appel à l’installation de colons ligures, affermage des terres (transformées en fiefs) au capitalisme génois et à quelques grands feudataires locaux, etc. Une partie du domaine public est inféodée sous forme de fiefs héréditaires à partir de 1587 : « il s’agit là d’une intolérable et cynique spoliation » (P. Antonetti ’ Histoire de la Corse) et ressentie comme telle. Elle échouera assez rapidement. Des implantations de populations extérieures à l’île sont explorées. Ainsi celle, en 1676, de six cents grecs maïnotes, originaires du Péloponnèse qui, chassés par les Turcs, sont faits citoyens génois et installés dans la juridiction de Vico (Paomia, Revinda et Salogna, non loin de la commune de Piana). Cette politique d’implantation de populations grecques fuyant l’empire ottoman a été mise en ’uvre en plusieurs régions de l’Italie péninsulaire. Laborieux et obstinés, ces colons mettent en valeur les terres ingrates qui leur sont confiées. Ils subissent cependant l’hostilité de plus en plus agressive de leurs voisins, surtout des paysans et des bergers privés de l’usage ab antico de ces terres. Les colons grecs sont chassés en avril 1731 et trouvent refuge à Ajaccio. Ils reviendront dans la région en 1775 pour s’installer dans le nouveau village de Cargèse, d’où ils seront une nouvelle fois chassés en 1793. Ils ne seront définitivement réinstallés qu’en 1811.

En 1638 est instaurée « une forme inférieure de jouissance des sols. » (P. Antonetti ’ Histoire de la Corse). Les terres les plus fertiles sont inféodées, sous forme d’emphytéoses qui deviendront rapidement héréditaires, au patriarcat de Gênes et à quelques grandes familles insulaires. Cette mesure nouvelle est, en principe accessible à tous les Corses. Toutefois seules quelques grandes familles, disposant de suffisamment de numéraire, pourront accéder à cette forme particulière de propriété. Les autres insulaires n’ont d’autres possibilités que de se tourner vers le « procoio » : il s’agit d’un bail à ferme par lequel le paysan corse exploite, comme fermier ou intendant, les domaines appartenant aux grandes familles génoises ou corses. La mesure est dès sa mise en place détestée par les Corses, même si certains d’entre eux ont pu, par ce moyen, constituer une classe de notables ruraux.

Les résultats économiques sont peu probants. Un nouvel effort est entrepris en 1630 qui repose pour une large part sur le capital public. Des grands travaux de défrichement sont lancés dans les plaines littorales tandis qu’une véritable administration agricole est mise sur pied, tant à Gênes qu’en Corse.

L’arboriculture est encouragée, voire forcée : châtaigniers, figuiers, mûriers, oliviers et vignes, appelés aussi les « cinq espèces ».

Cette mise en valeur s’accompagne d’une réglementation de plus en plus sévère de l’élevage et de la libre pâture, assortie de peines corporelles ou d’amendes, pour les contrevenants. La croissance agricole est certaine mais elle se réalise au détriment de la traditionnelle économie pastorale et de subsistance. Ce déséquilibre ira en s’accentuant et génèrera des tensions de plus en plus fortes au début du XVIIIe siècle (désertification, essor urbain, différenciation sociale et culturelle).

Les surplus de la production agricole, blé, vins et huile, sont exportés vers la métropole ligure. Les régions marchandes les plus évoluées et bénéficiaires de ce système d’échanges sont le Cap-Corse spécialisé dans la vigne et détenant un quasi-monopole sur le trafic maritime et la Balagne pour l’huile et le blé. Les commerçants montagnards sont à l’écart du mouvement. Le Deçà des Monts est devenu franchement agricole : blé de la Côte Orientale, châtaigneraie de la Castagniccia, huile et blé de Balagne, vins du Cap et du Nebbio. Le Deçà concentre aussi les activités de transformation des produits de l’agriculture et de l’élevage : fonderies et bois (constructions navales du Cap), artisanat, pêche et pêche au corail (très lucrative et réservée aux seuls génois).

Bastia (siège du gouverneur) et Ajaccio connaissent une expansion soutenue. L’urbanisation sort des remparts avec la création de nouveaux quartiers (Bastia avec Terra-Vecchia et Ajaccio avec le Borgo). Les villes sont avant tout génoises, mais la fusion entre colons génois et corses de l’intérieur se réalise progressivement.

Un monde en déclin.

L’histoire de la société insulaire de l’époque est marquée par l’agonie de la féodalité. Les grandes seigneuries du Cap Corse disparaissent à la fin du XVIe siècle en suivant de peu la disparition des deux grandes familles de l’Au-Delà-des-Monts. Les populations supportent mal le régime seigneurial et demandent l’allègement, qu’elles obtiennent, des redevances. Cela est insuffisant car des révoltes anti-seigneuriales éclatent au début du XVIIe siècle (destructions des châteaux, massacres...). Les féodaux perdent progressivement tout pouvoir de juridiction sur leurs vassaux et toute puissance politique. Un seul fief réchappera et survivra jusqu’au XVIIIe siècle, celui des Istria, toléré par Gênes en raison de sa fidélité et de sa lutte contre Sampiero, mais il est placé sous la tutelle étroite de la sérénissime.

Parallèlement au déclin des féodaux, l’ascension d’une bourgeoisie marchande et rurale, liée à l’expansion économique, se dessine dans le Cap-Corse et les zones côtières. La plupart des membres de cette bourgeoisie sont les héritiers des familles caporalices ou issus des « popolani » enrichis. L’essor de cette classe va de pair avec l’accroissement de ceux qui vivent en situation de pauvreté ou de précarité dans les villes (domestiques, employés, marins salariés, petits artisans) comme dans les campagnes (ouvriers agricoles, bergers).

Les prémisses de la révolte.

La société insulaire, à son échelle, apparaît en évolution accélérée et en transformations importantes. Des signes visibles d’une double inadaptation sont visibles :

  • une crise intérieure des structures, renforcée par
  • une crise des rapports entre colonisateur et colonisé.

La société est marquée par une forte criminalité : en 1715, les autorités génoises fournissent le chiffre de 28 715 homicides pour les trente-deux années précédentes, soit une moyenne annuelle de neuf cents meurtres. Les brigandages sont nombreux et fréquents. Le tassement démographique va de pair une émigration croissante. Sortie exsangue des guerres contre la France, la Corse n’aurait retrouvé que vers le milieu du XVIIe siècle, la population qui était la sienne à la fin du XVe. Cette phase de relative progression stagne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

  • militaire : vers Gênes, plusieurs autres Etats italiens, le Vatican (jusqu’en 1664, la garde pontificale est quasi exclusivement composée de Corses) et la France ;
  • commerçante : ancienne depuis le Cap-Corse et Calvi pour Livourne et Marseille. A Alger s’implante une importante colonie insulaire ;
  • intellectuelle : religieux desservants églises ou évêchés en Terre Ferme, vers les universités, le barreau ou la médecine.

Les principales victimes de ces différentes mutations en sont les communautés pastorales des montagnes. Codifiant un droit d’usage immémorial, l’article 39 des « Statuti » leur reconnaît le droit de libre pâture sur les terres non clôturées. Cependant le paysage traditionnel de l’île a été bouleversé par l’expansion agricole : clôtures et bornes se multiplient. Les rares parcelles délaissées par les colons sont appropriées par les « principali ». De nombreuses régions de la Corse sont touchées par la multiplication des emprises au sol : plaine orientale, Alta-Rocca, et extrême sud. Le pacage est désormais interdit sur de vastes étendues où naguère le bétail circulait librement : Balagne, Nebbio, Rizzanese, plaine orientale, Alta-Rocca, etc. ...

Chassés des plaines, réfugiés dans les montagnes, les bergers sont les premières victimes d’une politique économique qui favorise la prise des terres agricoles, alourdit la poids de la taille et autres gabelles. Ces difficultés quotidiennes contraignent soit à l’émigration, soit à se placer sous la dépendance de puissants. Dès le début du XVIIIe siècle des points de fortes tensions se font jour dans le Nebbio, le Sartenais, l’Ornano, le Vicolais.

La rupture de l’équilibre économique traditionnel entraîne l’affaiblissement de l’unité morale de la société. Le pouvoir régulateur des communautés s’estompent au profit des familles et se traduit par la recrudescence des « vendette ». C’est le temps des chefs (les « Capi ») et de leurs clientèles.

A contre-courant, les structures administratives et le statut politique paraissent figés. Le système colonial et autoritaire mis en place par Gênes irrite les Nobles Douze qui dès 1572 élèvent des protestations vigoureuses, notamment contre les inféodations et spoliations des terres et la restriction des franchises municipales. Cette tendance vers l’absolutisme est accentuée par l’exclusion des Corses des charges et fonctions publiques (magistrats, officiers). Elle se double aussi d’une mauvaise administration due aux abus et à la vénalité des magistrats et à leur incapacité à appliquer les décisions de justice. L’inaptitude des forces chargées de la sécurité est chronique et l’insécurité grandit autour des villes.

Gênes monopolise les ressources du pays à son seul profit et le marché local est réservé à ses seuls produits. L’exportation du blé, et plus généralement la production locale, est orientée exclusivement vers Gênes. La production viticole supporte de lourdes charges. La culture du mûrier, quasiment forcée, ne sert qu’à approvisionner l’industrie génoise de la soie, fortement concurrencée par celle de Lyon.

Les productions doivent, à bon marché, ravitailler présides et garnisons et les prix sont fixés autoritairement par un organisme spécialement créée à cet effet, la Composta. L’exploitation des forêts, la plupart relevant du domaine de l’Etat, est réservée aux entrepreneurs génois qui font appel à de la main-d’’uvre étrangère. Les matières premières sont exportées vers Gênes sans être transformées sur place.

La population gronde, d’autant que la fiscalité s’alourdit. La taille fixe se transforme progressivement en un prélèvement sur les principales productions, ce qui a pour effet d’élargir son assiette. Le poids de la gabelle sur le sel devient lui aussi plus lourd et touche plus particulièrement les petites gens (bergers, paysans, artisans).

Les armes à feu sont en principe interdites. Leur possession est cependant rendue possible par la délivrance, contre rémunération, de patentes. En 1715, les patentes sur toutes les armes (à feu ou blanches) sont supprimées. Pour autant, le commerce des armes ne s’évanouit pas. La contrebande est active et le prix des armes grimpe. Pour compenser la perte de rentrées fiscales consécutives à la suppression des patentes, Gênes décide d’augmenter la taille de treize sous, quatre deniers : «  I Dui Seini  ». Une nouvelle source de mécontentement que supportent mal les populations, surtout celles qui se trouvent dans l’obligation de devoir se mettre hors-la-loi pour assurer leur sécurité dans les campagnes.

L’exaspération est à son comble aux approches de l’année 1730, date à laquelle est prévue la cessation de la perception des « Dui Seini ». Les Corses redoutent la reconduction de cette mesure très impopulaire. Deux années de disettes consécutives, 1728 et 1729, compliquent la situation intérieure, entraînent la multiplication de troubles et les premiers actes d’insubordination contre l’occupant génois font leur apparition.

Sur cette période de quarante ans et de part et d’autre de l’année 1755, les historiens distinguent deux phases d’inégale durée.

Les vingt-cinq premières années (1729-1755) sont celles dites « insurrectionnelles », marquées par la singulière aventure du Baron  Théodore de Neuhoff et par la première intervention française. Les quatorze suivantes (1755-1769) sont celles de la « Corse indépendante », dominée par la figure de  Pasquale Paoli .

Pourtant, si la défaite de Ponte-Novo, le 8 mai 1769 marque la fin de la Corse indépendante, la geste de Pasquale Paoli n’est pas terminée et il tiendra encore un rôle important lors de la Constituante et lors de l’éphémère royaume anglo-corse.

 

Au cours de cette période est constituée une véritable armée nationale, avec son drapeau (la tête de Maure ou More), son chant de ralliement (Le Dio Vi Salvi Regina). Cette armée est commandée par des officiers corses au service de plusieurs États étrangers.

Des troubles spontanés, les premiers, éclatent en 1729 dans le Bozio et se propagent rapidement dans la Terra di Comune, à l’occasion des tournées des percepteurs de l’impôt (i raccoltori).

En 1730, ces troubles atteignent la plaine orientale. Bastia est directement menacée. Gênes se ressaisit, nomme gouverneur un ancien doge (Veneroso) et invite les notables à présenter des « doléances ». Les quelques mesures d’apaisement que prendra la sérénissime se révèleront insuffisantes pour faire retomber la tension et calmer la colère. Une consulta est réunie en 1730 et désigne des chefs, choisi parmi les familles de notables (Andréa Colonna-Ceccaldi, Luigi Giafferi et l’abbé Raffaelli). Au début de l’année 1731, une consulta générale est convoquée à Corte et est chargée de mettre en forme une série de revendications à adresser à la république de Gênes. La même année, au couvent d’Orezza, le clergé, sans rompre avec Gênes, reconnaît la justesse des revendications des Corses.

Cependant, la révolte s’étend et gagne l’Au-Delà-des-Monts. Des troubles éclatent dans le vicolais, Ajaccio, Sartène, Bonifacio sont menacées. Des armes et des munitions arrivent en contrebande, les Corses expatriés encouragent le mouvement.

Cà et là des insurgés arborent le drapeau espagnol et sur la bannière à tête de Maure procèdent à une modification héraldique en relevant le bandeau des yeux sur le front et frappent la devise «  adesso la Corsica a aperto gli occhi.  »

Gênes est déjà une puissance déclinante. Sur place ses moyens militaires sont limités. Elle est contrainte de faire appel à des puissances étrangères pour sauver ce qui peut encore l’être. Elle sollicite l’aide de l’empereur d’Autriche Charles V qui, en août 1731, envoie une expédition militaire sous le commandement du Baron Wachtendonck.

Les Corses, malgré leur vaillance, cèdent peu à peu sous la poussée des Austro-Génois. Une trêve est conclue en 1732 et les principaux chefs de la rébellion sont soit emprisonnés, soit conduits à prendre le chemin de l’exil. Ils seront rapidement libérés, à l’intercession de l’Autriche et un calme précaire s’installe dans l’île.

En effet, à la fin de l’année 1733 de nouveaux troubles éclatent. Les insurgés se sont donnés pour chef Giacinto Paoli (ancien Noble Douze) qui va multiplier les coups de mains et les accrochages. Il défait les troupes génoises à Corte. Des Corses de l’extérieur rejoignent le mouvement, dont l’avocat Sebastiano Costa, chargé de la rédaction d’une « constitution ».

En 1735, la consulta de Corte rompt avec Gênes et proclame la souveraineté de la Corse. En l’absence de roi, la couronne est placée sous la protection de la Sainte Vierge, Jésus-Christ est fait gonfalonier du royaume et le Dio Vi Salvi Regina devient le chant de ralliement des insurgés. La Corse est proposée au roi Don Carlos d’Espagne, puis à la France qui déclinent, l’une comme l’autre, l’offre. La consulta désigne trois primats du royaume : Andréa Colonna-Ceccaldi, Luigi Giafferi et Giacinto Paoli. Des institutions, auxquelles Pasquale Paoli donnera plus de force, sont mises en place.

La totalité du pouvoir est concentrée entre les mains des primats et d’une junte de douze personnes. La révolte populaire, moyennant quelques concessions mineures comme la gestion des intérêts communaux par un podestat, assisté de deux pères du commun, élus par les assemblées villageoises, est récupérée par les notables.

La volonté de rompre définitivement avec Gênes n’est pas clairement affichée. Les notables souhaitent avant tout que Gênes réduise le montant de l’impôt (suppression des Dui Seini, réduction de la gabelle sur le sel), autorise le port des armes, accroisse son aide au développement agricole, rétablisse la liberté du commerce et permette l’admissibilité des Corses aux évêchés et aux abbayes. Ils demandent également la constitution d’un ordre de noblesse pour les feudataires (avec le titre de baron) et leur admission aux fonctions judiciaires et administratives. Nous sommes bien face à une révolte de notables qui avancent des préoccupations de classe pour consolider la situation économique de propriétaires terriens exportateurs et d’obtenir des places dans l’administration et dans l’église. En contrepartie de la reconnaissance de ces droits, ils offrent une collaboration vigoureuse pour assurer le maintien de l’ordre, promettant même d’appliquer la loi du talion.

Ainsi et si toute possibilité d’accord ou d’entente avec Gênes sur ces demandes ne fut jamais exclue par les chefs de la révolte, la réponse qu’y apporta la république a été de répandre la guerre et de semer la dévastation. Une littérature de combat essaie de convaincre l’Europe éclairée du bien-fondé de la révolte des Corses, notamment le « Disinganno intorno alla Rivoluzione di Corsica » (Mise au point à propos de la Révolution de Corse) de l’abbé Natali en 1736.

C’est alors qu’un personnage singulier apparaît sur la scène insulaire : le baron  Théodore de Neuhoff .

Théodore de Neuhoff (1694-1756).

Personnage douteux, bouffon, roi d’opérette, sous la plume des historiens les qualificatifs abondent pour se moquer de cet aventurier. L’historiographie récente est plus indulgente : «  en somme, Théodore eut un tort : celui d’avoir échoué. L’Histoire pardonne rarement aux vaincus.  » (P. Antonetti, Histoire de la Corse, Laffont).

Baron d’origine westphalienne, un temps page de la duchesse d’Orléans, on le retrouve en Espagne, en Suède, en France, en Autriche et en Italie. En 1732, il fait la connaissance à Livourne des principaux chefs corses exilés en 1731 (Giafferi, Ceccaldi, Aitelli, ’). Il leur propose son aide pour chasser définitivement Gênes de la Corse en y mettant une condition : être reconnu comme roi. L’accord est conclu et Théodore prépare une expédition militaire. Il débarque en mars 1736 sur la plage d’Aléria où les chefs de la rébellion ( Paoli, Ceccaldi, Giafferi ) viennent lui rendre hommage (Paoli, Ceccaldi et Giafferi).

En avril 1736, au couvent d’Alesani, il est proclamé  roi de Corse tandis qu’on lui fait approuver une « constitution » monarchique : Diète de vingt-quatre membres, impôt modeste, création d’une université, création d’un ordre de noblesse, accession des Corses à tous les emplois publics qui, au demeurant, sont interdits aux Génois.

Théodore prend son rôle au sérieux et avec courage et même avec un certain panache : il organise une armée régulière, crée une monnaie frappée des initiales T.R. pour Theodorus Rex que les mauvais esprits traduisent vite, s’ils sont insulaires par «  tutto rame  » (tout en cuivre) et par «  tutti ribelli  » (tous rebelles), s’ils sont Génois. Théodore supprime, pour encourager les échanges commerciaux, les droits d’entrées des matières premières et des produits industriels. Et, ce qui en surprend plus d’un en Corse, il garantit la liberté de conscience.

Gênes fait tout pour jeter le discrédit sur le personnage. Les puissances continentales, amusées, suivent l’évolution de la situation insulaire avec intérêt.

Sur le plan militaire, l’expérience de Théodore n’est pas concluante. Il est vite confronté à la désaffection de ses sujets et en premier lieu des notables qui l’avaient placé sur le trône. En novembre 1736, il quitte la Corse pour quérir subsides et secours extérieurs. Ses tentatives de retour, en 1738 et 1743, se soldent chaque fois par un échec. Aucun de ses anciens collaborateurs ne sera aux rendez-vous (dès son départ en 1736, les notables avaient sollicité une trêve avec Gênes), tandis qu’il est bien accueilli par les paysans chez qui sa popularité est intacte.

Théodore meurt à Londres dans le dénuement le plus total après avoir été, un temps, emprisonné pour dettes. Ainsi disparaît celui qui fut un roi éphémère, mais qui aura toujours conservé une haute idée de la charge que lui avait confiée les insulaires. C’est également la première fois que l’idée d’indépendance nationale s’est clairement affirmée avec le roi Théodore.

Les conditions que met Gênes pour conclure une trêve avec les notables insurgés sont telles qu’elles rendent impossibles le dépôt des armes. La Corse est alors le théâtre d’une véritable « guérilla » avec son cortège d’atrocités et de désolations : razzias, représailles, destruction de villages, de récoltes, etc.

La première intervention de la France.

En février 1738, un corps expéditionnaire, sous les ordres du général de Boissieux débarque à Calvi.

Dans un premier temps, de Boissieux tente de rapprocher les parties belligérantes. Puis il exige le désarmement des insurgés. Son armée subit un échec cuisant et retentissant à Borgo en décembre 1738, parfois appelé les «  Vêpres corses . » Il est relevé de son commandement et remplacé par le marquis de Maillebois, qui débarque en 1739 avec un nouveau corps expéditionnaire plus important. Au plan militaire, Maillebois entreprend une « pacification » du pays en deux mois qu’il croit avoir définitivement réalisée au moment de son départ en 1741. Sur le plan politique, il reste distant avec l’administration génoise et contribue à la constitution d’un « parti français » autour de notables.

Bien que les chefs historiques de la rébellion soient partis en exil, en 1739, l’agitation et l’insécurité persistent dans l’île. Une consulta, réunit à Orezza en 1745, nomme un gouvernement présidé par un abbé, Ignazio Venturini auquel on adjoint deux protecteurs : Gian Pietro Gaffori et Alerio Matra. L’autorité de Gênes se dissout peu à peu. Les grandes puissances continentales engagées dans la guerre de succession d’Autriche, vont une nouvelle fois intervenir en Corse.

Carlo Emanuele III de Piémont-Sardaigne monte une expédition et va, avec le concours de la flotte anglaise, bombarder Bastia en novembre 1745. La ville est occupée, puis Saint-Florent tandis que Corte se rend à Gian Pietro Gaffori. Avec le retrait des Anglais, en septembre 1746, l’occupation tourne court d’autant que Bastia, fidèle à Gênes, s’est soulevée en février et que les chefs de clan ont repris leurs querelles.

La France fait sa réapparition en septembre 1747 en se portant au secours de la république ligure et en fournissant un premier contingent qui libère Bastia assiégée. De nouvelles troupes, placées sous le commandement du maréchal De Cursay sont dépêchées dans l’île pour faire face aux attaques des Austro-Sardes et d’une partie des insulaires conduits par Alerio Matra.

De Cursay est investit d’une mission de conciliation. Il réussit à se rallier les notables, dont Gian Pietro Gaffori. Ses initiatives dans les domaines économiques et culturels irritent les Génois qui obtiennent son rappel en France, en 1752. Son départ permet à Gaffori de s’imposer, de prendre, seul la tête de l’insurrection et de mettre en place un « gouvernement » qui marque une véritable rupture avec Gênes. Mais il est assassiné en octobre 1753 à l’instigation de Gênes.

S’ouvre alors une nouvelle période de troubles et de confusion au cours de laquelle chaque chef de « parti » s’efforce de gagner en influence. Un directoire de quatre membres est élu à Corte, en octobre 1753 et présidé par Clément Paoli, fils aîné de Giacinto Paoli. Les puissances continentales se désintéressent de la situation malgré les appels que leur adressent les insurgés. Sur le plan intérieur, les notables sont incapables de conduire un conflit d’envergure contre l’occupant génois.

Les insurgés sont en quête d’un nouveau chef. Ils le trouvent en la personne de  Pasquale Paoli , fils de Giacinto et frère cadet de Clément, qui a suivi son père dans son exil napolitain et qui, enseigne au service du roi de Naples, est alors en garnison dans l’île d’Elbe.

La Corse indépendante.

Pour l’Europe d’alors, Pasquale Paoli est l’incarnation de la liberté et de l’indépendance de la Corse.

 Antonio Filippo Pasquale Paoli naît à la Stretta, un hameau de Morosaglia, le 6 avril 1725. En 1739, il a accompagné dans son exil napolitain, son père Giacinto. Il fait à Naples une carrière militaire dans laquelle il semble s’ennuyer. D’abord sous les ordres de son père, colonel du régiment Corsica, puis comme sous-lieutenant au Royal Farnèse. Il reçoit également une solide instruction en étant l’élève du célèbre philosophe Antone Genovesi (1713-1769) et prend connaissance des doctrines des philosophes, celle notamment de Montesquieu, plus particulièrement de « L’Esprit des Lois » et « Considérations sur les causes de la grandeur des Romains ». Son père aurait voulu le faire entrer dans les ordres. Il n’a toutefois aucun goût pour l’habit sacerdotal, préférant le monde et ses vanités. Il fait en 1749, renouvelée en 1751, une demande pour servir dans le Royal-Corse français qui n’a aucun effet. Il suit avec intérêt les affaires de la Corse où son frère aîné, Clément,est particulièrement engagé. Celui-ci et quelques amis font appel à lui pour briguer la magistrature suprême. Il accepte, mais à la condition d’être le chef et d’agir en toute indépendance.

Il se met en congé et débarque en Corse en avril 1755. Quelques jours plus tard, il prend une part active à la « Consulte de Caccia » où est voté un ensemble de règles cohérentes, notamment dans le domaine de la justice. Le 13 Juillet 1755, il est élu - contre son adversaire Marius Matra’ « Général de la Nation » (Capu Generale) par la Consulte Suprême générale du Royaume de Corse au couvent de Saint Antoine de la Casabianca.

Son élection ne fait pas l’unanimité et c’est, non sans difficultés, qu’il étend son emprise sur la Corse, en plusieurs étapes : le Deçà des Monts en 1757, le Cap Corse en 1762 et le Delà des Monts en 1763. Il ne réussit cependant pas à contrôler les présides (sièges de garnison) côtières restées aux mains de Gênes (Bastia, Ajaccio, Calvi, Bonifacio, Saint-Florent). Cela va peser sur l’avenir.

Le pays conquis, il faut l’administrer. Pour s’imposer autrement que par la force des armes et parce que tel est son idéal, Pasquale Paoli s’attache à réaliser mieux que ses prédécesseurs l’unité morale et politique de la Nation.

Il fixe la capitale à Corte, il y fait adopter en novembre 1755 une « Constitution », modifiée à plusieurs reprises et dans laquelle sontaffirmées la souveraineté de la nation corse ainsi que la séparation des pouvoirs. Il fait frapper monnaie, dote la justice de tribunaux réguliers, crée une armée (davantage une milice populaire) et s’efforce de doter le pays d’une petite flotte marchande et d’une de guerre qui s’emparera de l’îlot de Capraja en 1767.

Sur le plan économique, il encourage le développement de l’agriculture (il introduit notamment la culture de la pomme de terre dans l’île, ce qui lui valut le surnom de « generale delle patate »), fait assécher les marais. Il stimule le commerce mais le blocus des villes maritimes dont il n’a pu chasser les génois en empêche l’épanouissement. Afin de créer des échanges nouveaux et contrebalancer le pouvoir de Calvi, place forte génoise, il fonde l’Ile Rousse. En 1762, Le Dio Vi Salvi Regina, chant de ralliement des insurgés de 1729 devient hymne national. Le drapeau avec la tête de Maure devient l’emblème officiel de la nation par décision du 27 novembre 1762 (c’est en cette circonstance que serait intervenue la modification héraldique du relèvement du bandeau, voir en ce sens Trois études sur Paoli de F. Ettori- La Marge). Désireux d’aider la nation corse à s’affirmer, il organise l’école primaire et fonde une université à Corte qui accueille les étudiants à partir du 3 janvier 1765.

Une intense propagande est assurée à destination externe, comme à vocation interne, avec les « Ragguali dell’Isola di Corsica » (Nouvelles de l’île de Corse), sorte de journal officiel imprimé en Corse et qui fait l’apologie du régime paoliste. En 1758, est publiée la « Giustificazione della Rivoluzione di Corsica » de l’abbé Salvini, manifeste des insurgés. L’écrivain écossais James Boswell (1740-1795) sera le thuriféraire enthousiaste de la Corse indépendante et de Paoli en particulier qu’il compare, après leur rencontre en 1765, à « Cincinnatus ». Son livre « An account of Corsica » paraît en 1768, suivi l’année d’après de ’Essays in Favour of the Corsicans », et obtient un immense succès dans toute l’Europe.

La Constitution de Paoli.

Faut-il qualifier de constitution, au sens où nous l’enttendons de nos jours, les institutions mises en place par Paoli durant son généralat ’ Sans doute poussé par l’état de guerre permanent contre Gênes et contre des ennemis intérieurs, Paoli a-t-il été contraint de s’adapter aux nécessités que les circonstances lui dictaient. L’acte constitutionnel adopté en 1755, retouché à plusieurs reprises par la suite, est une synthèse cohérente de traditions institutionnelles proprement locales et des différents statuts que Gênes a appliqués à la Corse. Les attributs de la souveraineté sont identifiés.

Le nouvel État a sa capitale : Corte depuis 1758. La souveraineté populaire y est affirmée dans le préambule de l’acte de 1755. Le droit de vote est reconnu aux personnes âgées de vingt-cinq ans, chargées d’élire, au niveau des Consulte communales, un délégué pour mille habitants. Les délégués siègent à la « Dieta Generale del Popolo di Corsica » à laquelle est confiée le pouvoir législatif : édicter les lois, fixer les impôts et déterminer la politique de la nation. La Dieta désigne les membres du conseil d’État.

Le pouvoir exécutif est confié à un conseil d’État (Consilio Supremo). Fixée, dans un premier temps (1755), à cent quarante-quatre membres, nommés à vie, sa composition est ramenée à neuf en 1764, renouvelables annuellement à raison de six pour le Deçà et de trois pour le Delà. Les conseillers d’État doivent être âgés de trente-cinq ans et avoir, auparavant, exercés les fonctions de « Podestà Maggiore ». Le conseil d’État est divisé en trois sections : guerre, finances et justice. Il doit, en principe, être consulté par le « Général » avant toute décision et il dispose d’un droit de « veto suspensif. » sur les décisions de la Dieta.

Le conseil d’État est soumis au contrôle du « Sindaco » formé de Paoli et de quatre « syndics » désignés par la Dieta. Les syndics sont chargés de veiller au bon fonctionnement de l’administration et de contrôler les magistrats.

Néanmoins, celui qui détient la réalité du pouvoir exécutif est le général en chef, le « Capo Generale », désigné à vie. En tant que président de droit, il a la haute main sur le conseil d’État : sa voix compte double et en matière de guerre, sa voix est décisive. Il préside également deux des trois sections du conseil d’Etat : la « Giunta della Guerra » et la « Camera di Giustizia » Il est le commandant en chef des armées et représente le pays auprès des États étrangers avec lesquels il négocie.

La justice est entièrement réorganisée. Les fonctions de Podestat, assistés de deux « pères du commun », à la fois maire et juge de paix, sont conservées. Une juridiction provinciale est instituée, composée d’un président et de deux assesseurs désignés par la Dieta Generale ainsi que d’un avocat nommé par le conseil d’État. Au sommet de la hiérarchie est créée une Rota Civile, sorte de cour d’assises supérieure, formée de trois docteurs en droit, nommés à vie. La Rota est assisté d’un jury de six pères de famille, créée à cette occasion.

Enfin, un tribunal spécial, semblable à une haute cour de justice, la Giunta est mis en place. Composée de trois membres, présidée par Paoli, la Giunta a pour fonctions d’instruire et de prévenir les crimes. Dotée de pouvoirs exorbitants que ne compense pas le contrôle des Syndics, elle est chargée de faire régner l’ordre et, dans ce domaine, elle s’est acquis une réputation de rigueur et même de terreur, connue sous le nom de « giustizia paolina. »

La constitution de Paoli serait « une démocratie de notables », selon P. Antonetti (Histoire de la Corse), voire une « dictature de salut public, tempérée par l’influence des notables », d’après F. Ettori (Histoire de la Corse- Privat) ; Paoli étant un « homme d’action plus que législateur » (F. Pomponi ’ Histoire de la Corse). En effet, si le suffrage est en principe universel, seuls sont appelés à voter dans les communautés villageoises, les chefs de famille. En 1764, le suffrage indirect remplace le suffrage universel. La souveraineté populaire est contrebalancée par les prérogatives dont dispose Paoli de convoquer aux séances de la Dieta des personnes non élues et de réunir des consulte ou congrès particuliers. La séparation des pouvoirs n’est pas pleinement assurée et il y a une quasi-confusion des fonctions exécutive et judiciaire en raison des pouvoirs importants détenus, dans le domaine de la justice par le conseil d’Etat et par Paoli en particulier.

Par ailleurs, l’institution du généralat à vie apparaît comme une restriction du système démocratique. Si la souveraineté populaire s’incarne dans la Dieta Generale, celle-ci n’est réunie qu’une ou deux fois par an pour des sessions très courtes (de deux à trois jours).

Au sein de Dieta siègent, à côté des élus, des membres de droit : ecclésiastiques, anciens magistrats, frères et fils de ceux qui sont « morts pour la patrie » et les « patriotes zélés et éclairés. » Un droit de veto suspensif est reconnu au conseil d’État sur les décisions de la Dieta en 1764.

Enfin, ce sont les « principali » qui dominent la vie publique et qui concentrent, entre leurs mains, la réalité du pouvoir : podestats, pères du commun, conseillers d’État, juges, etc. La conquête du pouvoir et la lutte pour le renouvellement des mandats politiques s’accompagnent de pratiques clanistes et clientélistes, exacerbant les rivalités entre « capi. »

Quels que soient les imperfections et les tâtonnements que nous pouvons relever dans la « constitution » de Paoli, despote éclairé ou « régent constitutionnel » (D. Carrington - La Constitution de Paoli, 1755 - La Marge Édition ) elle portait en germe une architecture démocratique : souveraineté populaire, séparation des pouvoirs, contrôle de l’administration. Le fonctionnement des institutions « paoliennes » se heurta à de nombreuses difficultés et leur mise en oeuvre fut mal secondée en Corse même. Parfois idéalisée, cette constitution n’était pas en réalité exempte de critiques.

Les troubles intérieurs et les menaces extérieurs ne permirent pas de pousser plus avant cette expérience originale et neuve dans l’Europe du XVIIIe siècle.

Cependant, Gênes qui en 1764 est encore présente mais à bout de ressources dans les principales villes côtières qu’elle a fondées et dans l’incapacité de traiter avec Pasquale Paoli, demande l’aide de la France.

La France essaye de négocier avec le chef de la jeune nation qui en 1755 et en 1763 avait sollicité une sorte de « protectorat » auprès de Louis XVI. Elle n’obtient de Paoli que la réaffirmation de sa volonté d’indépendance et l’acceptation d’un protectorat. A la suite du traité de Compiègne, en août 1764, Gênes permet l’installation de troupes françaises dans les villes de Bastia, Ajaccio, Calvi et Saint-Florent. Un officier corse, Matteo Buttafoco, servant dans les troupes royales, joue le rôle d’intermédiaire auprès de Paoli.

Les négociations entre la république de Gênes et la France de Louis XV se sont poursuivies et aboutissent finalement le 15 mai 1768 au Traité de Versailles. La Corse est cédée, temporairement (en principe quatre ans), à la France en garantie du remboursement des frais du corps expéditionnaire et des dépenses engagées pour l’administration du territoire.

Le traité a un mauvais effet en Corse. Vendue ou cédée en gage d’une dette, le jeune royaume corse indépendant a le sentiment qu’une « transaction » s’est faite par-dessus sa tête. Aussi, lors de la Consulte du 22 mai 1768, les Corses déclarent la levée générale de tous les hommes valides de seize à soixante ans est ordonnée.

La France monte une première campagne militaire en 1768. Les troupes commandées par Marbeuf s’emparent du Cap-Corse. Un corps expéditionnaire conduit par Chauvelin renforce les troupes françaises déjà présentes sur place. Cette expédition est marquée par une sévère défaite à Borgo en octobre 1768.

Un nouveau commandant en chef, le comte de Vaux, est désigné par Versailles et une armée imposante est débarquée (plus de vingt mille hommes puissamment armés et équipés ) en 1769. La lutte est inégale et la campagne rapide (deux mois). De Vaux remporte la bataille dite de « Ponte Novo », le 8 mai 1769.

L’effet psychologique de la défaite est considérable et son écho renforcé par la présence de deux légions de volontaires corses parmi les troupes françaises. Le « parti français » compte en effet de nombreux partisans actifs à Bastia, dans le Nebbio et le Niolo. Les ralliements sont nombreux dans le « Deçà des Monts ».

Après quelques tentatives de résistance, contraint à l’exil, Paoli s’embarque pour l’Angleterre le 13 juin 1769 sur un vaisseau anglais. Il restera éloigné vingt et un ans de la Corse. Mirabeau (qui fit partie du corps expéditionnaire débarqué dans l’île) et Robespierre diront, en 1790, que la révolution de Corse est la première des révolutions occidentales du XVIIIe siècle. Au-delà de la portée de cette affirmation, on peut tout de même relever que pour la Corse : « il y a une prise de conscience nationale qui s’efforce de construire un État sur les ruines du systèmes colonial. » (Histoire de la Corse).

La France s’efforce de consolider et d’asseoir pacifiquement sa présence en Corse. Les anciens « Statuti », hérités de Gênes, continuent à s’appliquer. Peu à peu, cependant, la législation royale s’ajoute, complète les anciennes règles ou s’y substitue. L’ensemble des textes sera rassemblés dans un « code corse », qui constituera un élément supplémentaire de l’intégration de l’île à la couronne. Les « Vedute », d’origine génoise et les « Consulte » de l’indépendance, maintenues, sont érigées en assemblée d’États. L’institution des Nobles Douze est conservée. La politique de ralliement à la France est encouragée par la création d’un ordre de noblesse dont les titres sont très généreusement et très largement distribués (Carlo Bonaparte en sera l’un des bénéficiaires).

Ainsi et peu à peu un système féodal et colonial se reconstitue, avec l’attribution de fiefs ou l’admission aux emplois publics à des notables d’origine corse ou française. Des essais de colonisation de population étrangère furent également tentés : réintroduction des Grecs à Cargèse en 1775, à l’instigation de Marbeuf, de Lorrains sur les rives de l’étang de Biguglia. Par ailleurs, le « Plan Terrier » qui de 1773 à 1775 dresse un état complet de la situation de la Corse, suscite des inquiétudes aggravées par la politique de distribution de terres. La crainte que l’usage des « terres communautaires » soit une nouvelle fois interdit aux populations rurales accentue le mécontentement. La crise économique attise la colère qui, comme en France, gronde dans les campagnes au moment où éclate la Révolution. Dès que la Corse a connaissance des troubles qui ont secoué les campagnes du royaume et de leurs causes (rejet de la fiscalité), l’agitation s’exprime et s’amplifie en 1789.

La Corse et la Révolution.

Il n’y aura pas en Corse de révoltes antiseigneuriales, puisque le mode de production féodal a disparu de l’île depuis longtemps. En outre et dans sa grande majorité, la noblesse locale est d’extraction récente, plus honorifique que détentrice d’avantages ou de privilèges exorbitants. Elle est, au reste, plus proche de la bourgeoisie rurale, représentée par la classe des « principali » que de la noblesse continentale.

Les cahiers de doléances de 1789 sont, en Corse, dans les revendications qu’ils expriment de la même nature que ceux de leurs homologues continentaux (on sait que des modèles « clefs en main » de cahiers de doléances circulaient en France à cette époque). Un v’u domine cependant : la demande d’intégration de la province dans le royaume. Le sentiment d’appartenir à l’ensemble français émerge nettement.

La requête est ardemment défendue par Antoine Salicetti, député du Tiers État, qui aboutit au décret du 31 novembre 1789 portant que « la Corse fait partie intégrante de l’Empire français et que ses habitants seront régis par la même constitution que les autres Français. » Une adhésion massive et sincère aux principes de la Révolution est indéniable dans l’île. Le même jour et à l’initiative de Mirabeau, une amnistie est proposée aux « Corses qui ont combattu pour la liberté. » C’est dans ces conditions que l’exil londonien de Paoli à Londres prend fin.

En avril 1790 à Paris, il est reçu par Louis XVI, loué par Robespierre et acclamé par le peuple. Il débarque en Corse dans l’enthousiasme et l’allégresse populaires. Il est élu Commandant en Chef des Gardes Nationales et Président du Directoire Départemental. Charles Pozzo Di Borgo est désigné procureur général syndic. Après un si long exil qui l’a tenu éloigné des réalités insulaires, dans une période de mutations en cascade, Paoli ne maîtrise plus le destin de l’île qui, devenue département français, connaît comme d’autres provinces la fermentation croissante des partisans de la Révolution et de ses adversaires. Des incidents sanglants se produisent à Bastia en 1790. Certains nobles, partisans de l’Ancien Régime, tentent de calmer les ardeurs révolutionnaires. Les querelles entre paolistes et partisans de Buttafoco deviennent fréquentes. L’agitation conduit à la mise en place de doubles municipalités ou de doubles gardes nationales. En août 1791, de nouveaux troubles éclatent à Bastia lors de l’institution de la Constitution civile du Clergé. Cependant, dans l’ensemble la période de la Constituante sera relativement calme. Sous la Législative, des incidents sérieux se produisent à Ajaccio en 1792 à l’occasion de l’élection des officiers d’un bataillon de volontaires corses. Napoléon Bonaparte brigue le poste et est élu lieutenant-colonel mais il s’attire l’inimitié tenace, qui la poursuivra sa vie durant, de Charles-André Pozzo di Borgo.

Dès 1792, Paoli prend ses distances avec les partisans corses de la Révolution, il est traduit par Lucien Bonaparte comme contre-révolutionnaire devant la Convention et déchu de son commandement. En 1793, les Salicetti, Bonaparte et Arena font ouvertement campagne contre lui. Salicetti est dépêché en Corse où il est nommé commissaire de la Convention pour écarter Paoli et de mettre un terme à l’agitation. Paoli est décrété d’arrestation et mis en accusation, en même temps que Charles-André Pozzo di Borgo, pour connivence avec l’ennemi et menées contre-révolutionnaires. De plus, la responsabilité de l’échec d’une expédition en Sardaigne, en février 1793, lui est imputée. Ses partisans le proclament généralissime en mai 1793 et il réussit à prendre le contrôle de la plus grande partie de l’île. Bonaparte rompt définitivement avec Paoli et, dans la précipitation, doit quitter la Corse avec toute sa famille en juin 1793 ; il reverra l’île une dernière fois à son retour d’Egypte en 1799. Paoli rédige un acte d’accusation contre la Convention qui l’amènera à être déclaré « traître à la République » et mis hors la loi en juillet 1793. La rupture est désormais consommée entre Paoli et la Convention. Les heurts entre troupes paolistes et françaises se multiplient. Paoli demande alors l’appui de l’Angleterre et, avec l’escadre de Nelson qui a évacué Toulon, réussit à briser la résistance à Bastia, Saint-Florent et Calvi.

Alors que les divisions s’accentuent, il pense que pour sauver la Corse il convient de la séparer de la France pour qu’un autre Etat - de préférence une grande puissante maritime aux institutions plus libérales que celles de la France - lui garantisse un système de protectorat avec une sorte de self-government. Une consulta générale, réunie à Corte, en juin 1794, renouvelle sa confiance à Paoli (lui décernant au passage le titre de « Babbu della Patria ») et approuve sa conduite politique et le rapprochement avec la couronne britannique.

Le Royaume Anglo-Corse.

Un royaume anglo-corse est constitué le 15 juin 1794, « la seule constitution, au sens moderne du terme, qu’ait jamais reçue la Corse » (R. Emmanuelli ’ Précis d’histoire de Corse) : sorte de Commonwealth avant l’heure. Il s’agit de l’union personnelle de deux États qui n’ont qu’un seul souverain, le roi d’Angleterre.

Les institutions mises en place, largement inspirées des institutions anglaises, rappellent la Constitution française de 1791 qui ne s’est jamais appliquée. Le pouvoir exécutif est détenu par le roi représenté sur place par un vice-roi, Sir Gilbert Elliot, et non pas comme l’escomptait, peut-être, Pasquale Paoli. Il nomme à tous les emplois publics, déclare la guerre, signe la paix. Il est assisté par un conseil d’Etat composé de citoyens corses et présidé par Charles-André Pozzo Di Borgo, qui devient ainsi le responsable politique corse le plus puissant. Le pouvoir législatif est confié à un parlement élu par les propriétaires fonciers âgés de vingt-cinq ans. Sa pratique de la justice n’était cependant pas exempte de reproches.

Le royaume résistera à peine deux ans. Des troubles naissent en Castagniccia et prennent une telle vigueur que Paoli est sur la demande d’Elliot rappelé à Londres. En octobre 1795, Pasquale Paoli reprend le chemin d’un exil qui, cette fois, est définitif. Ilmeurt à Londres le 5 Février 1807 et est inhumé au cimetière de Saint-Pancrace. Ses cendres reposent à Morosaglia depuis 1889.

Napoléon Bonaparte qui s’illustre à la tête de l’Armée d’Italie, s’est personnellement impliqué dans la reconquête de la Corse. Par petits groupes, des officiers corses de son armée (Bonelli, Subrini, Costa, Casalta) sous le commandement du général Gentili font leurs jonctions. Pratiquement sans à-coups et sans heurts, la Corse, que Paoli a rêvée libre, est entièrement réoccupée en octobre 1797.L’adhésion à l’ensemble français se confirme.

C’est à cette époque que Bonaparte déclare : « il faut que la Corse soit une bonne fois française. » L’île est partagée en deux départements (le Liamone avec Ajaccio comme chef-lieu et le Golo, chef-lieu Bastia), leur création date de 1791, mais ne sera effective qu’à partir de 1796.

Des troubles contre-révolutionnaires éclatent sous le Directoire, notamment à la suite des nouvelles tracasseries qui touchent le clergé : révolte de la « Crocetta », ainsi appelée en raison de la petite croix blanche qu’arborent les révoltés, en 1798, qui gagnent de nombreuses régions du nord de la Corse et qui est durement réprimée. Un débarquement en 1800, dans le Fium’orbo, d’émigrés contre-révolutionnaires, n’a guère plus de succès et se brise contre la résistance de Sartène.

Dans les campagnes, la pauvreté et la misère sont endémiques. Miot de Melito, gouverneur militaire, conscient des difficultés que traverse l’île, instaure en juin 1801 un régime fiscal avantageux, connus sous le nom des « arrêtés Miot », complétés en 1810 et par le décret impérial de 1811 : réduction des droits d’enregistrement, suppression des droits de timbre et allègement d’autres taxes indirectes. Ces arrêtés sont toujours en vigueur. C’est également à cette époque que le 1er Consul suspend l’application de la Constitution dans l’île.

La Corse est soumise à un régime militaire d’exceptions qui reste en place sous le Consulat et l’Empire. Des tribunaux militaires, avec suspension du jury, sont institués. La Corse subit le régime autoritaire et violent du Général Morand que Napoléon Bonaparte a investi en 1803 des pleins pouvoirs pour ramener le calme et l’ordre. Sous prétexte de lutter contre le banditisme , il exerce des représailles sévère sur les populations. Ses exigences fiscales et la conscription massive, encouragée par Bonaparte, font naître des foyers de résistance. La région du Fium’orbo, foyer traditionnel d’anarchisme rural, est la plus touchée par l’agitation et l’une des principales victime de la « Giustizia Morandina », sinistre écho de la « Giustizia Paolina . » Le Fium’orbo restera un foyer d’agitation sous la Restauration.

En 1811, les deux départements sont réunis pour n’en former qu’un seul : le département de la Corse et le chef-lieu est fixé à Ajaccio.

Le bilan du règne de Napoléon est mitigé pour la Corse. Les excès de la « giustizia morandina » ont largement contribué à ternir l’image de l’empereur auprès de ses compatriotes. La ville natale de Napoléon est à peu près la seule à bénéficier des quelques « faveurs » : chef-lieu du département unique de Corse et des projets d’embellissement, d’agrandissement et d’assainissement dont beaucoup restèrent inachevés .

Sur le plan économique, aucun succès probant n’est à mettre à l’actif du règne. Aucun effort particulier n’est programmé pour l’île, si l’on excepte l’entreprise de modernisation de la voie de communication entre Ajaccio et Bastia. Les rares tentatives dans le domaine agricole sont des plus décevantes (exploitation forestière pour le compte de la marine de guerre, amélioration de la race ovine).

A la chute de l’empire, les Ajacciens arborent le drapeau à fleurs de lys et jettent le buste de l’empereur à la mer tandis que les Bastiais font appel aux Anglais qui espèrent récupérer la suzeraineté sur la Corse qu’ils ont abandonnée en 1796. Toute la Corse, y compris les bénéficiaires du régime impérial, affiche son loyalisme à la monarchie restaurée.

Lors des Cent Jours, les insulaires se rallient en masse à Napoléon qui conservera de nombreux fidèles après sa seconde abdication. Le bonapartisme commence à émerger.

La Corse est pauvre et isolée. Elle traverse une période difficile, en proie à des désordres et à ses divisions perpétuelles. Berceau de la dynastie impériale des Bonaparte, son image est dégradée et ternie sous la Restauration. Les partisans de Napoléon sont encore nombreux et victimes des tracasseries de l’administration royale qui entend pacifier rapidement la Corse. En 1816, une campagne militaire, connue sous le nom de «  guerre du Fium’orbu », est engagée par le marquis de Rivière. Le motif qui embrase l’île durant plusieurs mois, peut sembler futile : s’emparer du trésor de Murat qui l’aurait confié lors de son séjour en Corse en 1815 en vue d’y préparer la reconquête de son royaume napolitain à un commandant corse, Bernard Poli, un fidèle de Napoléon qu’il avait suivi à l’île d’Elbe.

Le commandant Poli et son groupe, retranchés dans le Fium’orbu, résistent et défont plusieurs colonnes lancées à leurs trousses. Une opération de plus grande envergure, forte de huit mille hommes, appuyée par une petite escadre, est alors organisée. Cette armée est mise en déroute le 18 avril 1816 par les mille deux cents hommes et les cinq cents femmes qui composent la troupe de Poli. Le marquis de Rivière est même sur le point d’être capturé. A la suite de ce pitoyable échec, de Rivière est rappelé et son successeur, le général comte Willot, conclut une « paix des braves » où au terme d’une amnistie générale pour lui et ses compagnons, Poli quitte la Corse (mai 1816).

A la suite de cet épisode, les Bourbons reprennent les choses en main et les républicains ou bonapartistes sont emprisonnés ou contraints à l’exil. Les postes de responsabilité sont confiés aux royalistes. La Corse s’efforce de justifier son ralliement à la monarchie constitutionnelle et se donne à des « capi » qui incarnent le pouvoir du moment :Pozzo Di Borgo sous la Restauration, Sebastiani sous la Monarchie de Juillet, Abbatucci sous le Second Empire et un peu plus tard Arene sous la IIIe République.

Carlo Andrea (Charles-André) Pozzo di Borgo

Charles-André Pozzo di Borgo est né à Alata, le 8 mars 1764, et mort à Paris le 15 février 1842. Dans sa jeunesse et tout comme Bonaparte, auquel le lie une amitié profonde, il est attaché à l’idéal paoliste. Sa véritable entrée sur la scène politique insulaire a lieu en 1789 lorsqu’il est nommé député de la Corse lors de la convocation des États Généraux et que lui est confiée la rédaction du cahier de doléances.

Attaché aux principes monarchistes, il retourne en Corse à la proclamation de la république, tandis que Bonaparte se rallie aux idées nationales. Les deux hommes commencent à s’éloigner l’un de l’autre et leur rupture intervient en 1792. A cette date, Pozzo di Borgo seconde Paoli à son retour d’exil et est nommé procureur général syndic, la plus haute charge administrative du département. Il désapprouve les désordres révolutionnaires et la constitution civile du clergé. Dans ses fonctions, il s’applique à prévenir les désordres et à calmer les esprits. Il est décrété d’arrestation et mis en accusation par la Convention. Lors de l’éphémère royaume anglo-corse, il préside le conseil d’État, devenant ainsi le premier personnage politique de l’île.

Il prend le chemin de l’exil en octobre 1796 et se met au service du tsar Alexandre Ier en 1804. Il aide à promouvoir l’alliance russo-autrichienne de 1805.

Le traité de Tilsit, conclut en 1807, entre Napoléon et Alexandre 1er l’oblige à s’effacer jusqu’en 1812. Après la première abdication de Napoléon, en 1814, il est nommé ambassadeur de Russie à Paris et restera à ce poste jusqu’en 1834. Il participe au congrès de Vienne pour le compte du tsar. Il est fait comte (en 1816) et Pair de France en 1818. Comte héréditaire de l’Empire russe (1827), son attachement au régime des Bourbons, dispensant ses conseils à Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe, entraîne sa nomination comme ambassadeur à Londres de 1835 à 1839.

En ce qui concerne, la Corse, Pozzo di Borgo prône une politique d’apaisement et la réconciliation en se concertant avec le clan Sebastiani, mais il prend soin de nommer ses fidèles aux différents postes clés dans l’île.Sous la monarchie de Juillet, c’est au tour du clan Sebastiani de rafler la « mise », de distribuer faveurs et emplois et d’évincer son rival Pozzo di Borgo. Horace Sebastiani et son frère Tiburce sont élus à Ajaccio et Bastia.

Horace Sebastiani.

Bastien, François, Horace, Sebastiani comte et maréchal de France est né le 10 novembre 1772 à La Porta d’Ampugnani, et son oncle qui l’élève le destine à une carrière religieuse. Davantage attiré par le métier des armes, il s’engage comme sous-lieutenant dans le régiment de Vintimille en août 1789. Il peut être considéré comme l’un des plus « beaux soldats » qui ont servi l’Empereur : courageux, sérieux, énergique, froid et décidé. Intègre et loyal, il était considéré par ses pairs comme un « brave ».

Napoléon, malgré une courte période de défiance, le tenait en grande estime. Il est inhumé aux Invalides et a son nom inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile. Il a participé a toutes les grandes batailles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire : Arcole (1796), Marengo, Austerlitz (où il est grièvement blessé en 1803), guerre d’Espagne (1809/1811), campagne de Russie (1812), campagne de 1813/1814 (Leipzig, Hanau, etc.). Lors du 18-Brumaire, il seconde activement Bonaparte avec son régiment de dragons en chassant les députés de Saint-Cloud.

Des missions diplomatiques lui sont confiées : en 1802 à Constantinople, il gagne l’amitié du sultan Selim III, puis en 1806 où comme ambassadeur il dirige la défense de la ville contre les Anglais qu’il force à repasser les Dardanelles (1807). Après Waterloo, il est l’un des commissaires désignés pour traiter la paix avec les alliés, mais ne peut rien obtenir en faveur de Napoléon. Mis en demi-solde par les Bourbons, il s’exile en Angleterre jusqu’en 1816. En 1819, il est élu député de la Corse et siège à l’extrême gauche, puis député de l’Aisne en 1826. Ambassadeur à Naples (1834), il est à nouveau député de la Corse en 1835, puis Ambassadeur à Londres (1835/1840).

Sous la Monarchie de Juillet, il est nommé, dans un premier temps, Ministre de la Marine (1830) puis Ministre des Affaires Étrangères (1830/1832).

Sa fidélité absolue à la politique de paix en Europe, voulue par Louis-Philippe, suscite une vive émotion à la Chambre le 16 septembre 1831, quand il annonce que la Russie vient d’écraser l’insurrection polonaise et ajoute que « la tranquillité régnait à Varsovie ». Cette phrase indigne les libéraux, partisans de l’insurrection et devient proverbiale sous la forme «  l’ordre règne à Varsovie.  »

En octobre 1840, il est élevé à la dignité de maréchal de France. Les dernières années de sa vie sont accablées par la mort tragique de sa fille, la duchesse de Choiseul-Praslin, assassinée par son mari en 1847. Il décède à Paris le 20 juillet 1851.

Au-delà du comportement traditionnel de la classe des notables dans l’île, le monopole politique détenus par quelques familles clanistes est favorisé par un système électoral censitaire qui, en accordant le droit de vote aux seuls propriétaires, autorise les abus, renforce le clan et laisse peu d’espaces d’expression, politique ou sociale, aux autres composantes de la société. Les représentants du pouvoir central, et au premier rang les préfets, apparaissent davantage aux yeux de la société préoccupés par les résultats électoraux que par les difficultés quotidiennes des insulaires. C’est dans ce contexte que se développe une forte criminalité.

La littérature romantique s’est emparée du mythe du « bandit d’honneur ». La réalité est beaucoup plus cruelle et parfois plus sordide. Entre 1818 et 1852, quatre mille six cent quarante-six meurtres sont commis dans l’île, soit une moyenne annuelle de cent trente. Réfugiés dans les montagnes, les bandits assassinent en quasi toute impunité, terrorisent et rançonnent les populations et parfois même les villes. Si la vendetta a sa part dans cette explosion de violence individuelle, nombreux sont ceux qui trouvent dans le banditisme « un moyen facile de pourvoir à leurs besoins » (X. Versini ’ Un siècle de banditisme en Corse, les Editions de Paris). Les populations locales, en dépit de quelques sympathies, subissent ce tribut criminel et ne se trompent guère sur les ressorts qui animent ces hommes en les nommant : «   I Parcitori  » (les percepteurs). La position de bandit est même une source d’influence dans la société insulaire où la justice a toujours été considérée comme inefficace ou insuffisante. La création en 1822 d’un corps de voltigeurs, composé uniquement d’insulaires, obtient quelques succès. Il se livre aussi à des excès ou exerce mollement sa mission contre parents et amis ce qui conduit à sa dissolution en 1850. Le banditisme est le révélateur des tensions sociales et d’une certaine forme de rejet de l’État.

Quelques progrès timides sont enregistrés dans le domaine des transports : les premiers bateaux à vapeur sont mis en service entre la Corse et le continent en 1830. Les voies de communication internes sont améliorées à partir de 1836. L’industrie ne connaît guère de succès et l’artisanat reste traditionnel.

La Corse enregistre cependant un « boom démographique » (F. Pomponi : Histoire de la Corse, Hachette) qui double sa population entre 1827 et 1870. Cet essor entraîne l’extension des surfaces cultivées, en particulier en céréales, et un accroissement corrélatif de la production. L’arboriculture progresse : le vignoble double sa surface, la châtaigneraie est mieux exploitée et la mise en valeur de l’oliveraie permet une activité exportatrice rémunératrice. Ces exigences économiques nouvelles modifient l’utilisation gratuite et la répartition des biens communaux. Le principe du recours à l’usage des biens communaux par adjudication, pour le pacage et pour l’ensemencement, est encouragé et rendu obligatoire par l’administration.

Il nourrit un mécontentement généralisé de la part des utilisateurs traditionnels et constitue pour le clan une arme efficace contre ses adversaires. Enfin ce système favorisa l’appropriation privée d’une partie terres communes et provoqua des tensions. La vaine pâture fut aussi strictement réglementée en 1825 et, en accentuant les clivages entre les éleveurs, constitua un facteur supplémentaire de tensions.

Des années de sécheresse et de mauvaises récoltes vers le milieu du siècle coïncident avec les premiers troubles de la Révolution de 1848 qui sont marqués, en Corse, par des violences agraires avec parfois le concours actifs de « bandits d’honneur ». Dans l’île, l’annonce de la chute de Louis-Philippe est accueillie avec un enthousiasme certain. Les Corses pensent enfin tenir leur revanche en soutenant massivement la candidature de Louis Napoléon à la présidence de la République en décembre 1948.

Le Second Empire.

La Corse s’adonne lentement au culte de Napoléon Ier. Le bonapartisme insulaire naît en 1830 quand la Monarchie de Juillet redécouvre la légende de l’empereur, transfigurée par l’exil. En 1834, un avocat d’Ajaccio, Jean-François Costa, lance une pétition pour demander l’abrogation de la loi d’exil des Bonaparte, chose faite en 1848. Ce sentiment bonapartiste prend de l’ampleur lors du retour triomphal des cendres de Napoléon en 1840. Louis Napoléon se fait élire en 1848 à Ajaccio, mais aussi dans la Seine, dans l’Yonne, en Charente-Maritime, en Moselle. A l’élection présidentielle du 10 décembre 1848, il obtient en Corse 95% des suffrages. Le plébiscite du 21 décembre 1951 pour le rétablissement de l’empire, à la suite du coup d’État du 2 décembre, est approuvé à la quasi-unanimité du corps électoral (seuls 39 " non " sont recensés pour l’ensemble de la Corse, dont 4 à Ajaccio). A chacun de ses déplacements dans le département, la famille impériale est accueillie avec enthousiasme par la population (1860, 1865 et 1869). « La Corse est pour moi une famille » déclare Napoléon III lors de l’inauguration de la Chapelle Impériale d’Ajaccio en 1860 et, de fait, il témoigne attention et sollicitude à l’égard de la Corse, qui ne se sont pas démenties durant tout son règne. De nombreux insulaires, dont les Abbatucci, figurent dans l’entourage immédiat de l’Empereur : Arrighi de Casanova, ministre de l’Intérieur, Casabianca, ministre d’État, Joseph-Marie Pietri, Préfet de Police de Paris, Charles Conti, Gouverneur des Invalides, Vincent Benedetti, ambassadeur à Berlin et jusqu’à son médecin personnel, Prosper Pietrasanta, son premier chambellan, Félix Bacciochi ainsi que le chef de son secrétariat particulier, Francheschini-Pietri. Ils dispensent à leur clients des « emplois » dus à la « générosité » du régime et symbolisentl’intégration de la Corse à l’État.

Les Abbatucci

Cette famille originaire de Zicavo a donné plusieurs hommes illustres à la Corse, parmi lesquels on peut citer : Jacques Pierre Abbatucci (1726-1813), lieutenant-colonel du Provincial-Corse. Maréchal de camp sous la Constituante, général de division sous la république. Charles Abbatucci (1771-1797), fils de Jacques-Pierre, général à 25 ans, il participa à la défense de Calvi contre les Anglais en 1794, mais mourut l’année suivante à 26 ans dans la défense de Huningue. Son nom est gravé sur l’Arc de Triomphe.

Jacques-Pierre Abbatucci (1792-1857), petit-fils du premier et neveu de Charles, avocat, procureur du Roi à Sartène, député du Loiret, Napoléon III le nomme ministre de la Justice, Garde des Sceaux, fonctions qu’il occupe de janvier 1852 à sa mort, en 1857. Antoine Dominique Abbatucci (1818-1878), frère du précédent. Général. Après les Pozzo Di Borgo et les Sebastiani, les Abbatucci constituent ainsi le clan le plus influent dans l’île jusque dans les premières années qui suivent l’installation de la république.

Les actions du régime impérial en faveur de la Corse trouvent appui sur la classe des notables : les propriétaires terriens ainsi que sur la bourgeoisie plus urbaine et plus libérale.

Un effort important d’assainissement des zones littorales est engagé à partir de 1852 : assèchement des marais à l’embouchure du Golo, plaine de Campo dell’Oro à Ajaccio, régions de Calvi, Saint-Florent, Porto-Vecchio, marais de Biguglia, percement du canal de la Gravona pour alimenter Ajaccio en eau potable, création d’un abattoir à Bastia, création de pépinières. Les stations thermales d’Orezza, Guagno-Les-Bains, Baracci sont rénovées ou modernisées. Au total, en 1866, neuf cent quarante-six hectares de marais sont asséchés.

Dans les zones insalubres ainsi reconquises, les populations se réinstallent et le paysage communal est remodelé, donnant naissance à de nouvelles communes qui sédentarisent les populations sur le littoral (Ghisonaccia, Monaccia d’Aullène, Caldarello, Aghione, Tallone, Coti-Chiavari, etc.). Parallèlement, le remodelage municipal diminue les zones de vaine pâture. Le libre parcours et la vaine pâture sont abolis par une loi du 22 juin 1854, favorisant ainsi les propriétaires au détriment des bergers.

L’agriculture tire, un temps, partie de cette politique. Des cultures nouvelles sont introduites, comme le tabac ou le coton. Les prairies et les cultures fourragères sont encouragées. L’essor de la vigne est à signaler : sa production est excédentaire à partir de 1863. La culture du cédrat prend de l’ampleur et les plantations d’eucalyptus sont introduites en Corse. L’élevage du ver à soie, organisé dès 1820, est florissante et fait naître de réels espoirs. Cependant, dès la fin du Second Empire, il est concurrencé en 1867 par les soies d’Extrême-Orient qui commencent à envahir l’Europe après l’ouverture du canal de Suez. D’autres productions sont également menacées par des produits arrivant en Corse à des coûts plus faibles et contre lesquels elles ne peuvent rivaliser : blés, huiles, vins, etc. La céréaliculture, la production la plus importante du département, rentre en décadence. Les échecs enregistrés dans ces secteurs contribueront à une reprise de l’émigration des plus pauvres vers le continent à la recherche d’emplois stables dans l’administration ou dans l’armée.

La colonisation agricole s’illustre également avec l’ouverture des pénitenciers agricoles de Coti-Chiavari, Casabianda et Castelluccio. La population pénitentiaire de ces établissements connaît toutefois une forte mortalité en raison de la persistance de la malaria.

Les villes sont dynamisées par des travaux d’embellissement : création d’une école normale de filles, d’un hospice, d’un évêché, ouverture du cours Grandval et prolongement du cours Napoléon à Ajaccio, édification du palais de justice, d’un collège, aménagement de la place Saint-Nicolas et construction d’un nouveau port à Bastia, achèvement du port de l’Ile-Rousse. Ajaccio commence à affirmer sa vocation de station touristique en période hivernale.

Un important maillage du territoire en voies de communication est entrepris ou achevé : mille kilomètres de routes nationales et autant pour les routes départementales, quatre cents kilomètres de chemins vicinaux, cinq cents kilomètres de voies forestières qui permettront l’exploitation du bois. Toutefois ce progrès est inégal : le cap Corse est isolé du reste du département, les vallées du Taravo, du Rizzanese, de la Solenzara et du Porto n’ont pas de chemin.

Sous le Second Empire, la marine à vapeur triomphe de la marine à voile. La compagnie Valery, entreprise bastiaise, s’illustre dans ce secteur et détient, au moins jusqu’en 1868, un quasi-monopole sur les transports maritimes entre la Corse et le continent reliés par une liaison hebdomadaire. Les ports de Bastia et d’Ajaccio s’agrandissent permettant de sortir la Corse de son isolement et de l’intégrer dans l’aire économique continentale. Des études pour la réalisation d’un réseau ferré sont lancées en 1869, mais la Corse ne sera dotée d’un chemin de fer qu’à partir de 1879.

Un embryon d’industrie se met en place : la mine de plomb argentifère de l’Argentella emploie environ cinq cents ouvriers, les exploitations forestières d’Aïtone, de Valdoniello et de Corte, l’industrie du chêne-liège créent de nombreux emplois. Des usines sidérurgiques sont installées à Toga et Solenzara mais manquent de main-d’’uvre locale. Elles manqueront aussi de capitaux et de matières premières et seront contraintes de fermer leurs portes. Les progrès enregistrés dans le secteur de l’artisanat sont moins décevants : les fabriques de pâtes alimentaires sont exportatrices en 1867, les tanneries d’Ajaccio et de Bastia ont conquis une clientèle extérieure.

La politique scolaire du Second Empire pousse à la francisation de la société. Le nombre d’élèves scolarisés dans les cinq cents écoles est en progression et le niveau d’alphabétisation de la population s’améliore. Les instituteurs sont formés sur place à l’école normale d’Ajaccio depuis 1835 et une école normale des filles est créée en 1854. Les rares tentations de l’irrédentisme italien se sont éloignées. La Corse est sans discussion française.

Dans le domaine de la lutte contre le banditisme des succès probants sont à signaler : une loi du 10 juin1853 interdit le port d’armes « de quelque nature qu’elle soit. » La gendarmerie départementale, réorganisée en 1851, est plus présente sur le terrain et en 1854 il ne resterait que six bandits « d’honneur » contre cent quarante-huit en 1852. Notons que le bandit « d’honneur », Antoine Bonelli, dit « Bellacoscia », tiendra le maquis pendant près d’un demi-siècle et qu’il mourut dans son lit. En 1870, il aurait proposé au préfet, qui l’aurait transmise avec un avis favorable, la création d’un corps franc de bandits d’honneur. Les affaires judiciaires régressent notablement : on passe d’une moyenne de 122 à 65 infractions par an, le taux de condamnation est de 68% et trois condamnations à mort sont prononcées pour tout le Second Empire.

Malgré tout, la Corse reste une société formée de petits propriétaires jaloux de leur indépendance et engagés dans des liens de dépendance verticaux avec quelques grandes familles. Les progrès qui ont pu être constatés dans divers secteurs de l’économie ont contribué à accentuer des écarts sociaux. L’accroissement démographique et l’interdiction du libre pacage ont restreint l’usage traditionnel des biens communaux. Malgré des tentatives de développement, l’île est demeurée largement à l’écart de la révolution capitaliste et industrielle. Tous ces facteurs, aggravés par la reprise de l’émigration vers le continent, conjuguée à l’acculturation de la société, font entrer la Corse dans une crise structurelle.

Après la défaite de 1870, la Corse qui dans, son ensemble, est restée fidèle au Second Empire, victime d’un fort courant corsophobe, est frappée d’ostracisme. L’île a dépêché quatre députés bonapartistes, sur cinq, à l’Assemblée Nationale qui se prononcent contre la déchéance de l’Empereur. Clemenceau et d’autres « républicains » vont jusqu’à proposer, sans succès, sa restitution à l’Italie. Les parlementaires corses rappelleront à cette occasion que la Corse a mobilisé 1/12ème de sa population pour la guerre (soit 20 000 hommes) et que 5000 insulaires sont morts au combat. La tradition bonapartiste est vivace et domine la vie politique locale presque sans partage, au moins jusqu’en 1878. Les pratiques clanistes et clientélistes persistent et, par sa fidélité au bonapartisme, la Corse se distingue des autres régions françaises. Néanmoins et sous l’effet de plusieurs facteurs, notamment politiques, elle se rallie définitivement et massivement à la république dès la fin du XIXe siècle.

Les Corses vivent, en effet et avec passion, la politique qui symbolise la puissance, le pouvoir et l’honneur. Elle est pour les notables insulaires un enjeu important et mobilise familles, parentèles, amis et clients. La Corse apparaît ainsi éloignée des débats et mouvements d’idées qui agitent le monde politique continental. Cependant, à partir de 1878, les idées républicaines progressent dans l’île. A partir de 1898, la cause républicaine paraît définitivement assise surtout grâce à un homme,  Emmanuel Arene , surnommé  U Rè Manuellu (le Roi Emmanuel).

 
naît le 1er janvier 1856 à Ajaccio. En 1875, il est rédacteur au XIXème siècle dirigé par Edmond About et fait une brillante carrière au Figaro à partir de 1895. En 1879, il est nommé chef du secrétariat particulier du ministre de l’Intérieur. Il est tenté par l’aventure politique en Corse alors sous l’influence du clan bonapartiste et du parti de l’ordre tout particulièrement à Ajaccio. Les républicains « Opportunistes » (Gambetta, Ferry, About) le soutiennent dans son entreprise de faire triompher les idées républicaines.

Il est âgé de vingt-quatre ans lorsque le gouvernement républicain, soutenu dans l’île par le clan Casabianca, lui laisse toute latitude pour extirper les dernières racines du bonapartisme dans l’île. Cette entreprise est menée à bien, Arene est élu conseiller général de la Corse (août 1880) en battant le député en place Charles Abbatucci. N’ayant pas l’âge requis (25 ans) pour être élu, l’élection est annulée mais il est réélu contre le même Charles Abbatucci en mars 1881. En décembre de la même année, il est élu plus jeune député de France, il est président du conseil général en septembre 1888. Arene s’intègre dans le système, en contrôle les rouages essentiels et, avec l’appui de l’administration, dispense emplois publics et privés, dérogations, passe-droits, répartit les crédits, etc. (sa famille et ses alliés en sont les premiers bénéficiaires).

Impliqué dans le scandale de Panama, la levée de son immunité parlementaire est demandée en 1892 ; il est finalement acquitté en février 1893. Il sera sénateur de la Corse de septembre 1904 à sa mort.

La Corse lui doit notamment la réalisation du chemin de fer. Pendant vingt-cinq ans, il est une des célébrités de Paris. Il écrit nouvelles et pièces de théâtre qui font rire et courir le tout Paris. Sa pièce satyrique, Le Roi, qui malmène le monde politique, est au répertoire de la Comédie Française. Emmanuel Arene est souvent considéré comme l’archétype du clan moderne et électoraliste. Il décède, en pleine gloire, le 15 août 1908 en Savoie.

La langue française s’impose partout en Corse, en particulier auprès de ceux qui souhaitent faire une carrière dans l’administration. Elle devient langue littéraire et remplace définitivement l’italien : le dernier journal de langue italienne, « La Guida del Popolo », édité à Bastia depuis 1849, disparaît en 1880. Peu à peu, les élites locales envoient leurs enfants poursuivrent des études supérieures dans les universités continentales françaises, tandis que les flux d’échanges traditionnels avec l’Italie se tarissent. C’est ainsi que progressivement la Corse adhère sincèrement à la République et l’idée républicaine, favorisée par l’essor du français, se propage à l’intérieur des communautés villageoises.

Les progrès enregistrés dans le domaine de l’instruction (une école, à quelques exceptions près, est ouverte dans chaque commune), des moyens de transport (réseaux ferré et routier), sont mis en avant par la presse d’obédience républicaine. Les préfets deviennent les personnages clefs de la vie politique locale et constituent le relais incontournable entre les autorités centrales et les autorités locales qui sont promues au rang d’agents actifs de la république, notamment en période électorale. Les bonapartistes se rallient à la république dès 1892 et, un temps écartés des affaires politiques locales, se retrouvent en position dominante, en 1908, après la mort d’Emmanuel Arene.

Le principe de transmission héréditaire et de patrimonialité du pouvoir politique sont en concurrence avec la légitimité démocratique. Le suffrage « universel » permet d’élargir, de manière timide, la représentativité au-delà de la classe traditionnelle des notables.

Jusqu’en 1914, l’économie insulaire, à dominante rurale, est de type agro sylvo pastoral. L’île est touchée par plusieurs crises agricoles dans le dernier quart du XIXe siècle. Le vignoble, atteint par le phylloxéra entre 1870 et 1880, est menacé de disparition ; le niveau des prix du blé subit la rude concurrence des blés étrangers et sa culture est presque abandonnée. Les cours du cédrats, activité exportatrice fructueuse, s’effondrent au début du XXe siècle et ruinent la production locale L’oléiculture et la production laitière résistent mieux, mais manquent de débouchés extérieurs et connaissent une régression importante. Entre 1850 et 1900, la déprise des terres agricoles est évaluée à près de la moitié des terres cultivables.

L’activité industrielle est très embryonnaire et fragile. Elle ne permet pas de compenser le déclin de l’économie agricole traditionnelle. La Corse reste toujours, malgré quelques tentatives, très largement à l’écart des révolutions industrielle et capitaliste.

Une vague massive d’émigration se déclenche vers le milieu du XIXe siècle. Bien que traditionnelle, elle est aggravée par la dégradation de la situation économique. Les premiers à s’expatrier sont ceux qui sont à la recherche de conditions d’existence plus confortables, compte tenu des postes proposés par la fonction publique, et sont donc les plus démunis.

L’expansion coloniale française et l’amélioration des moyens de transport favorisent le mouvement. Une « émigration de qualité » dont le niveau d’instruction est plus élevé et en quête d’amélioration de son statut social, est attirée vers les grandes villes françaises où elle investit des positions flatteuses.

La crise économique accentue les pratiques clientélistes anciennes, les notables, détenteurs du pouvoir politique, sont les intermédiaires obligés pour ceux qui recherchent, hors de l’île, de meilleures conditions d’existence et, dans ce domaine, U Rè Manuellu excellera plus que d’autres. Des rapports sociaux de domination, voire d’exploitation, prennent ainsi l’apparence d’une forme d’échange. Ces relations créent un rapport « d’endettement » inégal en particulier en périodes électorales, la promesse d’un emploi est échangée contre le bulletin de vote.

La société insulaire en voie de délitement assiste impuissante à l’effondrement de ses structures traditionnelles. Une sensibilité inquiète émerge, se cristallise autour de la langue et s’immisce dans le champ du politique en dénonçant pêle-mêle les maux qui accablent la Corse : clanisme, indifférence de l’État, désertification. Le premier journal en langue corse, la « Tramuntana », fondée en 1896 par Santu Casanova (1850-1936) et qui paraît jusqu’en 1914, est le porte-parole de cette colère. Cette année-là, un autonomisme, d’inspiration politique et culturelle, est défini dans un manifeste poétique « A Cispra », oeuvre de deux instituteurs, Gjacumu Santu Versini et Xavier Paoli qui en rejetant également italianité et francité, affirment leur filiation aux mouvements insurrectionnels du XVIIIe siècle. Ces préoccupations sont les mêmes que celles qui animent le mouvement du félibrige et en particulier celles de De Ricard (le « félibrige rouge ») créateur, en 1900, de la fédération régionaliste française. Désormais, l’affirmation de la langue corse constituera l’un des éléments fondateurs ou refondateurs d’une identité corse.

Cependant, la régression démographique, essentiellement causée par l’émigration, a déclenché un processus de désertification de l’intérieur de la Corse que la première guerre mondiale va contribuer à aggraver.

La Guerre de 1914-1918 affecte la Corse en profondeur. Les insulaires vont témoigner leur attachement profond à la République et à la nation tout entière. En 1914, près de 50 000 d’entre eux sont mobilisés et envoyés au front pour la défense de la mère patrie. Leurs sacrifices, leurs douleurs et leurs croyances dans les valeurs de la république sont gravés sur les monuments aux morts érigés à partir de 1920 dans tous les villages insulaires. Les pertes sont élevées et la Corse est l’un des départements les plus touchés : 11 325 morts (entre 22 et 28% des classes mobilisables contre 16,3% en moyenne nationale), 12 000 invalides revenus du front. Le 173ème R.I. , unique régiment basé dans l’île et dont la devise rappelle les premiers mots de la Marseillaise «  Aiò Zitelli  » (Allons Enfants) perd à lui seul 3 541 hommes entre 1914 et 1918.

La saignée dans les forces vives de la Corse est lourde et aggravée par le fait que de nombreux insulaires mobilisés, en s’établissant sur le continent dès la fin de la guerre, contribuent à accentuer le dépeuplement.

La politique d’expansion coloniale s’est poursuivie au lendemain de la guerre et avec elle l’émigration de la population corse. Dans les années 30, les Corses représentent 20% des cadres administratifs dans les possessions françaises outre-mer et 28% de l’armée coloniale. La ponction effectuée sur les éléments les plus dynamiques du pays affecte la quasi-totalité des communes insulaires et accentue l’abandon des terres cultivées. Le nombre de Corses ayant quitté la Corse dans l’entre-deux guerres est estimé à 60 000 soit environ le tiers de sa population. A contre-courant de ce mouvement, Ajaccio et Bastia progressent et bénéficient pour l’essentiel des flux migratoires en provenance d’Italie principalement.

Après 1914, des cultures disparaissent entièrement comme le chanvre ou le lin dont la transformation n’est pas en mesure de lutter contre les tissus importés. Les céréales qui couvraient la majeure partie des terres cultivables mais avaient des rendement faibles sont en recul très sensible et subissent la concurrence des farines venues du continent. La vigne, atteinte gravement par le phylloxera, perd les deux tiers de sa surface entre 1913 et 1929. La châtaigneraie et l’oliveraie manquent de bras, les récoltes ne sont plus ramassées et les arbres ne sont plus entretenus. Les terres délaissées sont livrées à l’élevage extensif appauvrissant des sols régulièrement parcourus par les incendies. L’élevage laitier procure une relative rentabilité, grâce à l’implantation des fromageries de « Roquefort », mais sa production reste traditionnelle et ne constitue pas un moteur suffisant pour l’économie locale.

Les quelques activités industrielles sont modestes, médiocres et fragiles. Leur production et leur viabilité sont décevantes. Les petites usines de pâtes alimentaires et d’extraits tannants ferment progressivement leurs portes victimes de la dépendance de l’île vis-à-vis des produits en provenance du continent.

Le réseau routier est toujours médiocre. La portion de voie ferrée qui relie Casamozza à Porto-Vecchio est laborieusement achevée en 1935 ; encore n’aura-t-elle qu’une existence éphémère : bombardée en 1943, elle n’a toujours pas été reconstruite.

Tandis que l’économie locale agonise, les partis se livrent avec ardeur aux délices de la « pulitichélla » (que l’on peut traduire par l’exercice local de la politique). Le bipartisme domine la vie politique locale : une gauche radical-socialiste derrière Adolphe Landry, successeur d’Emmanuel Arene, et César Campinchi et une droite républicaine, d’inspiration bonapartiste, que conduisent François Pietri et Antoine Gavini.

Les pratiques clanistes et clientélistes se perpétuent lors de chaque échéance électorale, donnant lieu à des luttes passionnées pour la conquête des municipalités, cantons ou circonscriptions législatives. A Ajaccio, le Comité Central Bonapartiste, rallié à la république à la fin du XIXe siècle tient fermement la mairie. L’incorporation de la Corse au système politique français s’est effectuée à travers les clans, organisés et dominés par les notables qui sont devenus des représentants ordinaires de l’Etat. En d’autres mots et à l’intérieur d’un système politique moderne et démocratique, s’est mis en place un sous-système particulier prémoderniste de pouvoir. Du résultat de l’élection dépend la capacité du clan à « rendre service » à ses proches et à sa clientèle. Ce système d’échanges, que l’on retrouve ailleurs à la même époque et sous des formes à peine différentes (Italie ou Espagne), constitue également un moyen de réduire les tensions sociales.

Au début des années 20, le banditisme redevient actif dans l’île et brave les forces de l’ordre, impuissantes à l’annihiler. Ce banditisme inquiète l’opinion. Des bandits acquièrent une sorte de « célébrité » à travers des reportages publiés dans les journaux nationaux : Spada, Bartoli, Romanetti. Certains d’entre eux se tourneront vers « le gangstérisme » et exerceront leurs activités sur le continent. Afin d’éradiquer cette menace, les autorités organisent une véritable expédition militaire avec engins blindés et gardes mobiles en 1931. Spada, considéré comme le dernier bandit, est guillotiné en public, en 1935, à Bastia.

La politique scolaire de la IIIème République est efficace. La langue française s’est imposée et l’italien, ancienne langue de culture et d’échanges, a quasiment perdu ses derniers locuteurs.

La singularité de l’exercice du pouvoir politique et social en Corse ne s’est pas traduite par une marginalité particulière dans l’ensemble français. Les balbutiements d’une affirmation identitaire, apparus avant la dernière guerre, se sont exprimés culturellement (littérature et poésie) et n’ont pas eu de prolongement politiques.

A partir de 1923, la situation change. Petru Rocca (1887-1966), éditeur à Ajaccio, créée le Partitu Corsu d’Azione, à l’imitation du Partito Sardo d’Azione, d’inspiration nettement autonomiste qui devient en 1926, le Partitu Corsu Autonomista, dont l’audience reste limitée à une petite frange urbaine. Le parti dénonce les effets néfastes de la politique claniste et prône une réappropriation linguistique et culturelle qui puise ses racines dans la Terre Ferme. Il se réfère également et ouvertement à l’exemple catalan et surtout irlandais. Petru Rocca publie, dès 1920, la revue « A Muvra » (le mouflon) qui sert de support à l’idéologie italianisante du Partitu Corsu Autonomista. Le régime fasciste, qui en 1932 a créé une section corse au ministère de l’Intérieur, suit attentivement le développement de ce mouvement.

Même s’il n’y a pas une coïncidence exacte entre l’irrédentisme mussolinien et le Partitu Corsu Autonomista, A Muvra est aidée financièrement par le régime fasciste. A l’intérieur du parti, une radicalisation droitière et fascisante se produit en 1935 et entraîne une rupture. La revue cesse de paraître en 1940 et certains des membres du Partitu Corsu Autonomista se compromettent définitivement avec le régime mussolinien. Il faut noter le parcours atypique de Anton Francesco Filippini (1908-1985) qui dès 1929, pour des raisons politiques en raison de son engagement dans A Muvra, rejoint l’Italie et y produit la quasi-totalité de son abondante ’uvre poétique.

D’autres membres du parti se rallièrent au courant d’idées défendu par l’Annu Corsu, créée par le poète Antoine Bonifacio (1866-1933) et le professeur Paul Arrighi (1895-1975) et dont la ligne éditoriale et politique s’oppose à celle de A Muvra. L’Annu Corsu, devenu l’Année Corse en 1937, régionaliste modéré, « cyrnéiste », se rattache au courant du félibrige et cesse de paraître en 1939.

Cependant, il n’y a pas en Corse de volonté, diffuse ou affirmée, de remettre en cause le rattachement de l’île à la France. Au contraire, les prétentions italiennes sur la Corse renforcent le sentiment français des Corses. Les visées du régime mussolinien sont habilement relayées dans l’île par un tout petit groupe convertit au fascisme et à l’antisémitisme qui trouve notamment appui sur le journal édité à Livourne, propriété du comte Ciano, « Il Telegrafo » qui ouvre une édition corse à partir de 1927. La presse italienne et le régime du Duce continuent à affirmer l’italianité de la Corse. Une réaction violente contre l’irrédentisme, qui balaie également toute idée d’autonomie, se manifeste en Corse à l’occasion notamment des états généraux de 1934 et 1935. Mussolini lui-même relance en novembre 1938 la « question corse ».

«  Le serment de Bastia  » du 4 décembre 1938 lui répond en réaffirmant avec force l’attachement de la Corse à la France et le rejet de l’irrédentisme mussolinien : « face au monde, de toute notre âme, sur nos gloires, sur nos tombes, sur nos berceaux, nous jurons de vivre et de mourir français. » Des comités antifascistes sont créés à Ajaccio et Bastia. Le président de la République, Edouard Daladier, reçoit en janvier 1939 un accueil chaleureux lors du voyage qu’il effectue dans l’île. Pourtant le 10 juillet 1940, quatre élus de la Corse accordent leur confiance à Pétain (le sénateur Paul Giacobbi joindra sa voix à celle des quatre-vingts opposants ; César Campinchi étant absent au moment du vote).

Lorsque l’armistice est signé, le 22 juin 1940 à Rethondes, la Corse se trouve en zone libre. Elle le restera jusqu’au 11 novembre 1942. L’État vichysiste se met en place et la propagande irrédentiste prend de l’ampleur. Peu à peu et, en proie à de grandes difficultés tant matérielles que structurelles, la résistance essaie de s’organiser.

La Corse : premier département français libéré.

A la suite du débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, la Corse est occupée, dès le 11 novembre, par 80 000 italiens. L’administration d’occupation, et avec elle les premières arrestations, déportations et jugements arbitraires, se substitue au régime de Vichy. La résistance insulaire se renforce et s’organise. Les groupes de résistants se multiplient et se regroupent au sein du Front National.

Les généraux Giraud et De gaulle envoient des émissaires sur place. Une aide logistique en armes, munitions et moyens de communication est fournie aux patriotes par des parachutages (particulièrement dans l’Alta Rocca) ou par les missions du sous-marin Casabianca (1ère mission en décembre 1942 dans la baie de Chiuni).

La résistance corse c’est aussi et avant tout des hommes déterminés jusqu’au sacrifice ultime pour s’opposer au fascisme et à l’impérialisme des puissances de l’axe : Nonce Benielli, Michel Bozzi, Maurice Choury, Paul Colona d’Istria, Arthur Giovoni, André Giusti, Pierre Griffi, Dominique Lucchini, dit « Ribello », Jules Mondoloni, Jean Nicoli, Jérôme Santarelli, Fred Scamaroni, Dominique Vicetti, François Vittori, et tant d’autres.

Sans vouloir minimiser le rôle prépondérant tenu par chacun des acteurs, deux figures exemplaires se détachent dans le martyrologe de la résistance en Corse. Celle de Fred (Godefroy) Scamaroni (1914-1943), sous-préfet. Il rejoint Charles De Gaulle à Londres dès 1940. Envoyé en mission en Corse en 1941, il crée le réseau Action R2 Corse. En janvier 1943, il débarque de nouveau dans l’île avec pour mission principale de mieux coordonner les actions de sabotage et de renseignements pour préparer un éventuel débarquement allié en Corse et de doter la résistance d’une direction unique. Traqué par la police politique italienne, l’O.V.R.A., il ne réussira pas dans sa mission d’unification (elle sera réalisée par le capitaine Paul Colonna d’Istria qui prendra sa relève). Il est finalement arrêté. Emprisonné dans la citadelle d’Ajaccio, il est torturé pendant plusieurs jours. Redoutant de ne pouvoir résister à la torture, il se suicide dans sa cellule, le 19 mars 1943. Il a vingt-neuf ans et il n’a pas parlé.

Jean Nicoli (1899-1943), non plus, ne parle pas. Antifasciste et anticolonialiste de la première heure, cet instituteur qui après avoir exercé en Afrique et être rentré en Corse, subit douloureusement la défaite de 1940. Après l’armistice, il s’engage dans la résistance, organise des groupes dans le Sartenais et devient l’un des responsables du Front National en Corse. Arrêté en juin 1943, il est mis à l’isolement et torturé sans parler pendant deux mois. Il est condamné à mort le 29 août et est exécuté, en même temps que les radios Bozzi et Luiggi, le 30 août. Pour avoir refusé d’être fusillé dans le dos, Nicoli est décapité.

Le 8 septembre 1943, l’annonce de l’armistice conclu par le gouvernement du maréchal Badoglio déclenche l’insurrection générale en Corse et la mobilisation des 12 000 patriotes. Le commandant des forces armées italiennes en Corse, le général Magli, sur l’insistance de Paul Colonna d’Istria, se range du côté des résistants corses. Le 9 septembre des incidents graves se produisent dans le port de Bastia où patriotes corses et soldats italiens coopèrent contre les troupes allemandes. Ajaccio, Sartène, Lévie se soulèvent et se libèrent le même jour. Les allemands évacuent totalement la région d’Ajaccio le 10 septembre, la préfecture ayant été occupée la veille et une nouvelle municipalité mise en place. Les premiers éléments des forces françaises libres arrivent à Ajaccio - les hommes du 1er bataillon de Choc - et sont rejoints par quelques milliers d’hommes à partir du 17 septembre Des combats meurtriers, à compter du 15 septembre, se déroulent dans l’Alta Rocca et sur la plaine orientale qui sert d’axe de repli à la 9ème Panzer-division. Forte de 32 000 hommes, elle a quitté la Sardaigne pour rallier le port de Bastia afin de rejoindre l’Italie. Elle est aidée dans sa progression par les 10 000 soldats allemands stationnés dans l’île. De violents combats se déroulent fin septembre et début octobre autour de Bastia (Téghime, San Stefanu).

La ville de Bastia qui subit plusieurs bombardements dévastateurs, est libérée le 4 octobre 1943 quand les derniers éléments de la 9ème division panzer, très affaiblie, quittent la Corse.

Le général De Gaulle, acclamé lors de sa visite en Corse du 8 au 10 octobre 1943, peut rendre un hommage vibrant aux efforts et aux sacrifices consentis par la population du premier département français libéré : « ils auraient pu attendre que la victoire des armées réglât, heureusement leur destin. Mais ils voulaient eux-mêmes être des vainqueurs. Ils jugeaient que la libération ne serait point digne de son propre nom’ s’ils n’avaient pas leur part dans la fuite de l’envahisseur’ » (extraits du discours prononcé à Ajaccio le 8 octobre).

L’histoire de la résistance et de la libération en France reconnaît une place particulière et importante à la Corse. Elle est libérée par ses habitants et par les troupes de la France Libre sans l’appui des autres pays alliés. Les résistants insulaires se battirent pratiquement seuls dès les premières heures du soulèvement et pendant une dizaine de jours. Ils perdirent environ cent soixante-dix de leurs camarades au combat (dont vingt-cinq victimes d’exécutions sommaires), les troupes françaises eurent moins de cent tués, les allemands quatre cent cinquante, les italiens subissant les plus lourdes pertes, pour la plupart aux côtés des patriotes corses et des militaires français (environ 640 morts). L’attitude de la population a été admirable sous l’occupation : les mesures antisémites eurent un impact des plus limités (une cinquantaine d’internement en Haute-Corse et des assignations à résidence en Corse du Sud), aucune dénonciation de juifs, les actes de solidarité et d’entraide nombreux, etc. A la libération, à l’exception de quatre cas, il n’y eut pas de représailles exercées contre les collaborateurs ou les partisans du fascisme. Le Front de Libération y veilla particulièrement, il avait dressé, dans la clandestinité, la liste des coupables qui furent dans leur plus grande part arrêtés.

Bien que libérée, la Corse n’en a pas fini avec la guerre : plus de douze mille jeunes corses, âgés de 20 à 28 ans, sont mobilisés en 1944 et participent activement à la libération du territoire continental et à la défaite du nazisme et du fascisme. L’île devient une base stratégique importante pour les forces alliées en Méditerranée, contribuant à la reconquête de l’Italie du Nord et au débarquement en Provence d’août 1944.

Les années qui suivent la fin de la guerre sont synonymes de marasme et de stagnation économique pour la Corse. L’émigration continue et s’oriente vers le continent quand se rétrécirent les opportunités qu’offraient, jadis, l’Empire colonial. Elle accentue la désertification de l’intérieur de l’île.

La Corse est en voie de marginalisation spécialement par le dépeuplement. Les communes de l’intérieur perdent, peu à peu, leur vitalité et ne recensent que des personnes âgées, devenant même pour certaines des " communes-cerceuils " qui n’enregistrent que des décès (dix sept communes dans ce cas en 1962) tandis que dans d’autres on n’enregistre qu’une naissance tous les deux ou trois ans (quarante huit communes en 1962).

En 1949, le conseil général de la Corse lance un cri d’alarme sur l’état d’abandon de l’île et dresse le constat amer d’une région moribonde : l’économie est ruinée et le dépeuplement est massif et continu (180 000 habitants sont recensés en 1962, soit le plus bas niveau démographique observé depuis plus d’un siècle). L’agriculture de subsistance est en régression (2% à peine des terres cultivables sont exploitées), le secteur secondaire occupe à peine 17% de la population active, tandis que l’Etat est le premier employeur (20% de la population active).

De l’agonie au renouveau.

Le manque d’équipements indispensables est flagrant. Les routes nationales et départementales sont insuffisantes et, de surcroît, mal ou pas du tout entretenues.

La faiblesse du revenu agricole est patente. La propriété des sols est morcelée par l’indivision et par le nombre d’exploitants (entre 20 et 25 000 exploitants). L’agriculture n’est pas compétitive pour pénétrer le marché régional ou national (agriculture de subsistance). A peine 6,8% des terres cultivables sont exploitées en 1957 et ne génèrent que 7% du revenu global. Les deux tiers du territoire sont constitués de maquis, de landes ou de parcours pour les troupeaux. L’élevage, aux méthodes archaïques, connaît un effondrement de ses effectifs, spécialement les ovins, caprins et porcins.

Le handicap de l’insularité renchérit le coût des denrées, produits et matériaux importés : l’économie de la Corse est sous la dépendance des importations en provenance du continent. Les matériaux de construction sont rendus 40% plus chers dans l’île que sur le continent, tandis que le prix des engrais ou celui des aliments pour le bétail est supérieur de plus de 300% à leur prix continental. Les frais de transport élevés des produits locaux vers le continent obèrent toute tentative sérieuse de développement.

C’est en avril 1957 que le Journal Officiel publie le Plan d’Action Régionale destiné à relancer la machine économique et à inverser la marche vers le déclin dans lequel s’enfonce inexorablement la Corse. Deux moteurs doivent conduire ce renouveau : le développement du tourisme, " multiplicateur économique " et objectif numéro un du plan et la relance agricole. Deux outils sont appelés à donner l’impulsion nécessaire aux moteurs de cette nouvelle donne économique : la Société d’Equipement Touristique de la Corse (SETCO) et la Société de Mise en Valeur Agricole de la Corse (SOMIVAC). Le tourisme sera rapidement relégué au second plan, la priorité étant finalement donnée au développement agricole qui bénéficie de toutes les sollicitudes des pouvoirs publics.

L’action de la SOMIVAC qui bénéficie d’une aide financière massive de l’Etat porte sur la mise en valeur de 30 000 hectares de terres et plus particulièrement de la plaine orientale (près de 10 000 hectares). Elle entreprend d’importants travaux de défrichement, d’hydraulique par l’aménagement de retenues d’eau et la pose de canalisations, de démoustication des zones infestées par la malaria, de construction de bâtiments d’exploitation, de création d’une station agronomique, etc. Environ six cent exploitations, d’une superficie moyenne variant entre 50 et 100 hectares (la moyenne des exploitations agricoles traditionnelles n’est pas supérieure à 20 hectares en Corse) sont créées ou restructurées. L’élevage tire, lui aussi, avantage de cette modernisation de l’agriculture.

Le bilan de la SETCO est nettement moins éloquent. Faute de bénéficier de concours financiers adéquats, il se réduit à la création de quatre hôtels et de trois cent chambres. Dans le domaine du tourisme, c’est l’initiative privée qui a joué un rôle moteur. Le parc locatif insulaire s’est progressivement accru par l’intérêt que lui ont porté les investisseurs privés et qui ont permis la diversification de l’offre d’hébergement : grands hôtels, clubs de vacances, campings, etc.

Parallèlement, une embellie est observée dans la réalisation de grandes infrastructures routières et des réseaux d’adduction d’eau et d’assainissement. Pour l’essentiel, ces équipement surdimensionnés pour les populations résidentes, constituent une charge budgétaire relativement lourde pour les collectivités locales.

Les retombées pour l’économie locale sont pleines de promesses. L’agriculture redevient attractive : fertilisation des terres, augmentation de la productivité, introduction de capitaux (le Crédit Agricole multiplie l’ouverture d’agences en milieu rural), la mécanisation devient plus sophistiquée. Le revenu agricole croît de 10 à 15% par an. Le verger d’agrumes (clémentines en particulier) est compétitif et exportateur. L’exploitation capitaliste de la vigne occupe 40% des terres en plaine orientale et sa production fait un bond en avant spectaculaire (de moins de 200 000 hl à 2 millions en 1971). La fréquentation touristique progresse régulièrement tandis que s’améliore la régularité des liaisons entre la Corse et le continent. La construction et les travaux publics créent des emplois.

A partir de la fin des années soixante, la courbe du dépeuplement commence à s’inverser. Ce regain de vitalité démographique est rendu possible par des apports externes dans un premier temps en provenance du continent français puis, les effets de l’occupation s’étant estompés, par la reprise de l’immigration italienne. Par ailleurs, l’agriculture et la construction consomment une importante main-d’œuvre étrangère. Le nombre de salariés agricoles progresse de plus de 70%, dans le même temps celui des exploitants diminue de près de 40%.

Le regain profite en priorité aux villes et contribue à remodeler la physionomie du paysage urbain. La progression d’Ajaccio et de Bastia, pôles d’attraction, est rapide. Celles des autres communes est plus lente avec un découplage entre le littoral et les communes de l’intérieur.

Par contraste, l’intérieur de la Corse profite peu de cette embellie. Par manque de vitalité démographique et de dynamisme économique, l’intérieur semble assister avec une certaine impuissance à la métamorphose du reste de l’île.

Le renouveau est également perceptible dans le milieu culturel qui culmine, au début des années soixante dix avec le mouvement dit du " riacquistu " (la ré appropriation). C’est d’abord le regroupement d’anciens collaborateurs des revues A Muvra et Annu Corsu, autour de la revue U Muntese, éditée à Bastia de 1955 à 1972, affichant un apolitisme de rigueur. Ils s’effacent devant une nouvelle génération d’auteurs, " la génération de 1970 ", dont les textes sont accueillis par la revue Rigiru (renouveau ou initiative). Ce renouveau littéraire et culturel trace aussi son chemin dans la chanson militante avec Canta U Populu Corsu (le peuple corse chante), et un peu plus tard avec I Muvrini (les mouflons), Chjama Aghjalese (appel de l’aire de battage du blé), puis par d’autres. D’abord centré sur les questions de sauvegarde de la langue et la culture corses, le riacquistu s’insère dans le débat d’idées et s’interroge sur le fonctionnement des institutions politiques et sociales, sur les pratiques clientélaires, etc.

Le temps des doutes.

Deux facteurs externes à la Corse vont freiner la modernisation économique : l’indépendance de l’Algérie et l’expansion touristique dans tout le bassin méditerranéen.

L’indépendance de l’Algérie. L’île accueille, entre 1957 et 1962, près de 20 000 rapatriés d’Afrique du Nord, principalement d’Algérie et nombre d’entre eux ont une origine corse. La nécessité de les réinstaller et de le réinsérer économiquement conduit à leur vendre ou à leur concéder la majorité des lots créés par la SOMIVAC, notamment sur la plaine orientale. Cette politique d’attribution nourrit un fort sentiment d’amertume et de frustration au sein des agriculteurs locaux qui y ont vu renaître les procioi génois avec l’aide de financements publics. Le sentiment de spoliation est d’autant plus vif que les nouveaux agriculteurs pratiquent une quasi monoculture de la vigne en utilisant des méthodes industrielles et capitalistiques inconnues dans l’île. Cette prépondérance de la viticulture (60% du revenu agricole global en 1970) laisse peu de place aux autres productions et hypothèque, pour peu que survienne une crise, la diversification de l’économie agricole.

L’expansion touristique. L’héliotropisme contemporain précipite des foules nombreuses sur le littoral de la Méditerranée. La Corse avec ses mille kilomètres de côtes ne reste pas à l’écart de cette attraction pour le soleil et la mer. La progression du nombre de touristes est régulière et atteint un million en 1980. les zones littorales sont les seules à bénéficier de cette expansion, tandis que l’hôtellerie de montagne, traditionnelle et familiale, végète. Ce phénomène contribue à la poursuite du dépeuplement de l’intérieur de la Corse. Les départs des jeunes générations (14-25 ans) sont toujours nombreux et ne sont pas compensés par le solde migratoire pourtant positif des retraités âgés de plus de 55 ans.

La conjugaison de ces deux facteurs a un fort impact sur la société traditionnelle. Elle provoque une résistance sociale en premier lieu contre les clans qui dans leur incapacité à prévoir et à contrôler les effets de ses changements ainsi qu’à proposer une alternative se sont disqualifiés aux yeux d’une grande partie de l’opinion. Le flux des départs des corses dans les emplois qu’offrent l’administration ou l’armée dans les territoires ou possessions françaises outre-mer et qui servaient d’exutoire aux difficultés quotidiennes de l’île est stoppé par la décolonisation. Sur cette toile de fond d’inquiétudes et de lendemains incertains commencent à se développer des thèmes de contestation de l’Etat comme celui du " colonialisme intérieur " et du retard économique de la Corse.

Déjà en 1960 la revue Union Corse, fondée à Paris par Charles Santoni et de G. Poli, se fait l’écho de cette protestation. Le Comité d’Etudes et pour la Défense des Intérêts de la Corse (CEDIC), créé en 1965 par les frères Simeoni, se fait plus radical dans la dénonciation des causes de la dégradation de la situation économique, sociale et démographique de la Corse. Ces deux mouvements, un temps unis au sein du Front Régionaliste Corse, donnent naissance aux premiers partis régionalistes puis autonomistes. Les frères Simeoni créent en 1967 l’Action Régionaliste Corse qui devient en 1973 l’Azzione per a Rinascita Corsa (action pour la renaissance de la Corse) de plus en plus activiste, notamment par l’occupation de terres ou l’organisation de manifestations. Le Front Régionaliste Corse de Charles Santoni fait paraître " Main Basse sur une Ile " (Editions Jérôme Martineau, ) qui, en pointant les agissements spoliateurs et traumatisants de grands groupes monopolistiques et capitalistiques, connaît une très grand retentissement en Corse. Le Front Régionaliste devient à partir de 1973 le Partitu Popularu Corsu (parti populaire corse) et se veut une alternative de gauche unissant socialisme et nationalisme.

Au cours de la même période, les premiers groupes clandestins se signalent en commettant des attentats : le Fronte Paisanu Corsu di Liberazione (le front paysan corse de libération) en octobre 1973 et Ghjustizia paolina en mars 1974. La Corse entre alors dans un cycle de violences qui n’a toujours pas, à l’heure actuelle, cessé malgré des périodes plus ou moins longue de calme relatif.

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